Immensément, dire

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Un distributeur d'histoires, comme un distributeur de friandises! J'adore l'idée. Dans ce temps clos de l'attente, pétri d'impatience, d'angoisse parfois, le réconfort d'un petit papier doux  [+]

Image de Automne 2020

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À peine a-t-elle laissé sa lettre tomber derrière le volet de la boîte postale, qu’elle sait. Elle sait avec une certitude qui l’afflige que cette lettre ne va pas le combler. Elle sait déjà, malgré les cinq pages serrées, que quelque chose qui ressemblera à un manque, à une microscopique déception va le tarauder.

Avant, avant il y aura eu l’attente. C’est précieux l’attente, ça vous agace le bout des doigts… ça détourne sans cesse votre attention des choses quotidiennes, parfois accaparantes mais jamais assez pour mettre votre esprit à l’abri.

L’attente qui se mue en impatience… qui devient presque douloureuse… mais exaltante aussi.

Et puis, il y aura ces secondes, les ultimes. Et celles-là seront les plus belles. Les secondes où la petite clef tournera dans la serrure de la boîte close, posée sur le muret du jardin.

Il est midi et la voiture jaune de la poste vient de s’éloigner. Et les pas qui le mènent jusqu’à la boîte sont encore retenus : sera-t-elle là, la lettre ? Et quand la petite porte métallique s’ouvre, le cœur suspendu un moment, se met à cogner.

Et, oui… elle est là : blanche
et longue
et lourde.

Elle est là couverte de son écriture pleine de ruades, de son écriture piaffante et indomptée – elle sait qu’elle n’a pas encore réussi à apaiser les lettres sous sa plume, et dorénavant, il est probable qu’elle ne réussira plus –, et ce n’est pas important, car il l’aime, lui, cette écriture mal débourrée qui encense vigoureusement, qui frappe des sabots et laisse valser les lettres au petit bonheur… à l’encre turquoise… toujours à l’encre turquoise, pour leur correspondance – d’ailleurs, plus peut-être pour la beauté du mot que pour la couleur de l’encre.

Alors, oui, cet instant où il prendra l’enveloppe dans ses mains, aura l’immensité de l’amour. Seul, cet instant, pour atteindre la perfection. Parce que quand sa lettre sera lue, déjà le bonheur se sera érodé.

Mais, en attendant, il y aura ses pas de retour jusqu’à la maison. Ces pas qui seront proches de la danse, proches de l’envol. Et il écoutera battre son sang à l’orée de ses oreilles et sa gorge se dilatera sous l’approche de quelque chose qui ressemble au ressac du désir.

Il refermera la porte doucement, avec soin. Il choisira un endroit un peu secret dans son bureau mais baigné d’une belle lumière. Il se caparaçonnera avant d’ouvrir la lettre battante de mots désirés et caressants et exaltants… ou bien il s’abandonnera… elle ne sait pas.

Il choisira de fendre l’eau profonde de son amour d’un coup, comme un plongeur, pour y suffoquer, s’y noyer… peut-être… ou alors, il se tiendra en léger retrait, comme un qui s’allonge dans l’herbe au bord d’une eau vive, et sa main, déliée, et tendre, sera entrouverte, prête à la caresse de ses mots.

Elle ne sait pas.

Mais la certitude qu’elle a, juste maintenant que sa lettre vient de glisser de ses mains à la boîte, que sa lettre vient de filer comme un esquif au fil d’un fleuve lent qui la conduira à lui, c’est que cette lettre ne va pas le combler.

Il y aura d’abord la fièvre, le moment où il frémira sous ses mots, et il y aura de hautes secondes battantes. Mais la lecture finie, elle sait avec une évidence accablante qu’il voudra recommencer car il n’aura pas entendu son plain-chant d’amour, elle sait qu’il ressentira le besoin de remonter le cours de sa lettre pour se repaître encore car rien ne l’aura rassasié, parce qu’elle, après avoir écrit, toute frémissante et irisée d’amour qu’elle était, quand elle a relu, elle a senti que ses mots n’étaient pas les bons. Que ses mots manquaient de grâce, d’immensité.

Elle n’a pas pris la vague au bon moment, la vague quand elle se lève dans son armure de soleil, quand elle enfle du chant de l’océan et se déploie dans des éboulements de lumière puis s’enroule et vous enroule et vous dépose, ébloui, dans de longues ondes vives.

Les mots sont restés en deçà. À peine a-t-elle saisi la frange effilochée de la dentelle de l’écume que le sable a déchirée.

Non, elle n’a pas su dire ; alors il ressentira comme une dépossession, cette attente inassouvie. Il rangera les feuillets dans l’enveloppe, il glissera l’enveloppe dans son coffret, avec la tendresse attristée qu’il aurait pour un oiseau blessé.

Non, elle n’a pas trouvé les mots. Elle rentre, malheureuse, désappointée. Et puis se hâte, retourne à son bureau, reprend sa plume et recommence… À murmurer le vol immense de son amour, à tendre vers lui, la chaleur vive de ses mains… À se dire que cette fois, oui, cette fois, elle saura le combler. Avec cette lettre, enfin.

… Peut-être…
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Georges Marguin · il y a
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Un mot pour la lettre : Imploration. Ce mot suivi d'une chanson de jean Ferrat : Aimer à perdre la raison ! Voilà ce que m'a inspiré votre texte que j'ai lu avec nostalgie. La nostalgie du temps des lettres.

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