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Imaginaire du RER

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Ce que j’aime tous les jours de ma vie où je prends le RER, c’est la capacité que j’ai à y vivre des aventures incroyables !

La semaine dernière je suis arrivée à destination, troublée. J’étais montée à Châtelet comme toujours et en trois minutes et vingt-trois secondes la poisse des transportés en commun m’était tombée dessus, comme ça, sans crier gare.
Bousculée par un amas de gens qui descendaient là, mon sac était tombé à terre et le contenu s’en était déversé : quelques clochards en costards cravate avaient tout ramasser et m’en redonnèrent gentiment la moitié. J’étais ensuite parvenue à un strapontin, la jupe tordue et le rictus déchiré. Ou l’inverse. Ouf, assise enfin pour mes sept stations à venir, consciente tardivement que mon écharpe était restée coincée dans les portes métalliques. Une fois refermées, il suffit que je tourne la tête vers mon voisin de droite qui sentait les puanteurs extrêmes d’une matinée sans douche, pour que mon cou soit tendu par l’écharpe et mon corps ramené d’un jet vers la porte. La situation était suffisamment clownesque pour qu’on se crût dans un film de Buster Keaton, mais non, c’était uniquement moi.
Jusqu’au prochain arrêt, je me débattis avec les portes et mon écharpe, devant les yeux médusés d’un chien d’aveugle. Les autres passagers ne voyaient rien que leurs Smartphones ou fixaient un horizon vide, je ne criais pas, car à quoi bon les déranger ?
Enfin les portes s’ouvrirent, je pus récupérer mon écharpe à peine déglinguée et puant les vapeurs d’essence des tunnels et je me détendis le cou, le visage pour aller enfin m’asseoir, à une autre place puisque la mienne avait été réquisitionnée par un gamin baveux et hurlant. Là, un homme se jeta sur le siège à côté du mien et sans la moindre entrée en matière, il rota. Fort, m’emplissant des odeurs de son dernier repas : un café au lait avec des tartines de Maroilles ? Un courant d’air bienfaiteur me fit éternuer, je n’avais pas encore eu le temps de lui dire combien je le trouvais irrespectueux et sale et...

-Mesdames et messieurs, nous marquons l’arrêt pendant quelques minutes...
J’ai chaud, j’ai envie d’uriner. Je ne sais plus comment ni quoi faire : pisser dans le wagon, au rythme où on en est, hein ? Je panique, je veux appeler au bureau, prévenir que j’arriverai en retard à la réunion le temps de passer par la case toilette et me refaire un brushing, pisser, me laver. J’étouffe. Mon vagin se contracte.
Je fouille dans ma poche, rien. Dans mon sac, de plus en plus paniquée, rien.
J’aperçois une femme avec un iPhone et je la regarde avec envie.
La femme me renvoie un sourire de compassion.
Une autre, plus proche de moi, s’avance et me tend son téléphone :
-Allez-y, appelez qui vous voulez !
Un homme s’interpose alors :
-Non, moi ! J’ai du temps à revendre, profitez-en !
-Madame, je vous le donne, il est à vous.
J’ai l’impression d’un jeu, d’un concours à celui qui me fera la plus belle proposition. Je me relève précipitamment et jette un regard circulaire : une caméra cachée ?
Le train arrive en gare, je vais devoir descendre, mais émue aux larmes par tant de générosité spontanée, je peine à me lever et je regarde tous les téléphones mobiles qui ont été gracieusement déposés sur mes genoux.
Comme le monde est parfois beau...Troublée je décide de tous les embrasser mais le temps m’est compté, le temps d’une ouverture et d’une fermeture de portes, l’urine ne se fait plus ressentir, aimable, patiente, elle me laisse profiter de l’instant.
Quand un contrôleur me réveille brusquement parce que j’ai laissé échapper quelques gouttes sous mon siège, la peur et la honte confondues me terrassent. Je m’enfuis à toute allure. En jetant un regard en arrière, je vois des mains me faire signe au-revoir, des baisers volent des bouches des passagers jusqu’à moi.
En arrivant au bureau ce jour-là je jette à la poubelle mes cachets pour la tension où il est écrit « risques d’hallucinations ». Mais le trajet a eu plus d’intensité que d’habitude. Et malgré une petite culotte mouillée qui atteste d’une partie de la scène, j’ai envie de croire à sa totalité.

Ce que je préfère c’est jouer parfois à la fille heureuse de prendre le RER. Parfois, seulement car on risque vite d’y gagner un séjour chez les fous. J’ai testé cette expérience entre Saint Michel et Bourg-la-Reine.
Je suis arrivée dans ma rame en courant, légère, l’air joyeux, telle une alpiniste gravissant l’Himalaya en souriant aux journalistes, je me suis élancée vers mes amis de wagon en criant « Bonjour ! »
Évidemment, pas de réponse, des regards hagards mais moi, joviale, happy, je les achève d’un « j’adore prendre le RER ! »
Louche.
J’aggrave mon cas en cédant mon siège à une vieille, je donne un bonbon à un gosse, je ramasse le marque-page d’une ado boutonneuse, je m’assois à côté d’un homme sans âge et je lui propose mes services jusqu’au prochain arrêt. Très vite je le paie. Des hommes me tombent dessus, le débit rapide et le questionnaire à rallonge : « Qui êtes-vous ? Vous avez bu ? Votre âge ? Vos papiers ? Suivez-nous on va vous faire un test. » Ok...
Je continue sur ma lancée, joviale je suis, joviale je reste, j’assume ! Je souris, je tente une phrase positive, je les suis docilement, je quitte le wagon en embrassant du coin de l’œil tous mes nouveaux amis et en leur balançant un « Ciao » étincelant, ensoleillé, parfumé des senteurs du sud.
Mais ils ont tous repris leur faciès initial, gueules en biais, sourires masqués, têtes penchées sur leurs écrans et corps recroquevillés sur leur misère humaine, un dernier regard vers moi pour certains, ils sont rassurés je le vois bien : la folle est partie, on peut se remettre à faire la gueule, dormir, végéter, attendre, subir, voyager comme des étrangers.

Ça me fout le bourdon des fois quand même. Le seum, comme ils disent, les jeunes.
C’est mon lot, le lot de tous les transportés du RER.
Au prochain arrêt, qui sait ? Une autre aventure m’attend ?
J’adore prendre le RER !

PRIX

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Elena Hristova · il y a
une belle page d'écriture, bravo!
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Murielle Laurent · il y a
rigolo ce séjour chez les fous !
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette imagination débordante ! Mes votes ! Une invitation à découvrir “ De l’Autre Côté de Notre Monde”qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
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Audr Heyy · il y a
Je retrouve là, les endormis du Rer , quel talent ma chère :)
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien réussi. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond de yeux " de la matinale en cavale. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Didier Caille · il y a
L'imagination et la création :) et si le coeur vous en dit je vous invite à venir découvrir mes oeuvres :)
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Partner · il y a
Ouais ça fait du bien pour de vider son sac et sa vessie.
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