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FINALISTE
Sélection Jury

Elles sont deux, la soixantaine, le cheveu court, entretenu. Elles sont arrivées bien avant la séance, se sont dirigées d’un pas sûr au milieu de la salle et d’un rang ; de façon si naturelle qu’elles occupent probablement la même place à chaque fois, et seraient contrariées d’y découvrir un autre spectateur. Elles parlent assez fort, de toute autre chose que de cinéma ; agissent machinalement dans l’espace, pourraient s’y déplacer les yeux fermés, ou dans le noir si elles arrivaient en retard. Ce qui ne se passe jamais.
Le visage de la jeune fille est ravagé ; elle a pleuré, ne cherche pas à le dissimuler. Elle porte un sarouel sur de grosses chaussures, une superposition de hauts informes et bariolés ; ses mitaines révèlent des ongles rongés et ses dreadlocks sont douteuses. Elle s’est affalée quelques rangs devant les retraitées, n’a pas eu un regard pour elles. Elle pense à son amour perdu, à ce compagnon évaporé, qui devrait être là, entourer ses épaules, et lui chatouiller de la langue le creux de l’oreille.
Les trois femmes ne le voient pas : il est entré avant elles, grâce à la complicité d’un vigile qui le connaît bien, et le laisse s’installer un peu avant l’heure. Il est assis à un rang à droite, à la dernière place contre le mur. Quand on pénètre dans la salle, il est invisible et c’est ce qu’il cherche. Il veut être tranquille ; s’il pouvait, il louerait la salle pour lui tout seul.
Celui-là, au contraire, arrive très en retard. Il est journaliste, aime entrer dans une salle déjà plongée dans l’obscurité, ne veut ne pas être influencé par le public, remarquer un visage dont la pensée pourrait le distraire pendant la séance. Il considère que compter instinctivement le nombre de têtes qui dépassent des sièges est déjà un élément de perturbation. Il entend et reconnaît les deux femmes, se demande comment elles peuvent avoir tant de choses à se dire, dans ce lieu-là. Il déteste regarder un film avec quelqu’un : l’altérité déforme son jugement. Il veut livrer une critique pure, débarrassée des scories de réactions étrangères. Il s’assoit à un des rangs de devant, toujours délaissés, surtout à cette heure. Il regarde, agacé, la fin des publicités et des bandes annonces, qui désormais alternent, entraînant parfois une étrange confusion ; se dit qu’il devrait arriver encore plus tard, au moment précis où le film commence. Il n’a pas résisté à jeter un coup d’œil à la jeune fille aux dreadlocks, inratables même dans le noir. L’adolescence et ses chagrins éperdus l’ont toujours troublé. Peut-être même les cherche-t-il dans chaque film. Les deux retraités l’exaspèrent, il rêve d’un cinéma réservé au troisième âge. Après tout, les personnes âgées sont lourdes de tant d’histoires qu’elles n’ont plus besoin de celles des autres : qu’on leur projette des films muets. Il n’a pas aperçu l’homme en retrait. C’est son neuvième film de la semaine. Méthodiquement il égrène la liste des huit autres, vérifie qu’il est capable d’associer un contenu à chacun. Le film n’a toujours pas commencé ; il entend la porte du fond s’ouvrir, ne se retourne pas, ne veut pas être en interaction avec les autres, et fait des suppositions : c’est sûrement un homme, sans contrainte horaire, qui vient chercher ici un moyen de lutter contre son désœuvrement, qui a mis du temps à choisir un film, mécontent qu’un titre ne s’impose pas à lui ; un homme sans passion, sans horaires, sans rien.
Le film commence enfin, après d’ultimes recommandations et avertissements : il faut éteindre son téléphone, vérifier que le film est autorisé pour tel ou tel public... Le journaliste se rencogne dans son siège, éteint son téléphone, seul à le faire. Dans son dos, Dreadlocks continue à regarder en boucle les photos de son bonheur perdu, les retraitées s’extasient sur les visages de leurs petits-enfants elles mettront leur téléphone en silencieux quelques minutes seulement après les premières images.
Le journaliste goûte au contraire la coupure imposée, ne supporte pas d’être joignable à tout moment, donne constamment l’excuse d’être en séance pour ne pas avoir répondu, et savoure à chaque fois le miracle d’un temps sans lumière ni son d’écran.
Il fait maintenant totalement noir. Mais les deux femmes parlent encore. Le journaliste se retourne violemment, et elles comprennent, se taisent enfin, frustrées de devoir interrompre aussi brutalement, à cause de ce malotru, leur conversation : elles ont bien le temps d’entrer dans le film.
La projection a à peine commencé qu’on entend un siège claquer dans le silence. Probablement celui de l’homme assis en retrait, insatisfait des premières images. Il n’a pas conscience du bruit qu’il fait, ni de la gêne qu’il occasionne. Il est ici chez lui, entre et sort à sa guise, connaît les vigiles, les ouvreuses, les projectionnistes, le directeur et enfin les lieux, comme sa poche. Il voit, rarement intégralement, quatre à cinq films par jour, émet des jugements immédiats et péremptoires, lâche un « Quel navet ! » en sortant de la salle 4, pour entrer en salle 10, et concéder, exceptionnellement, un « super ! » en sortant.
Le film est terminé. Le générique, qui défile désormais dans le noir pour qu’on le respecte un peu, s’affiche lentement sur l’écran. Les retraitées, aussitôt après la dernière image, ont recommencé à parler sans retenue. Dreadlocks pleure, on ne sait si c’est sur elle ou sur le film. Le journaliste est seul à rester jusqu’à la fin. Il a beau se concentrer, il pense aux spectateurs, pas au film.
Il a peur : dans quelques jours, pour eux et pour lui, l’amnésie du film sera comme leur abonnement : illimitée.

PRIX

Image de Printemps 2019
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Carine Lejeail · il y a
Joli tableau d'inconnus obligés de se côtoyer :)
Si vous voulez découvrir mon univers :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Thara · il y a
Je vous souhaite bonne chance...
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Manodge Chowa · il y a
Histoire très réaliste. Merveilleuse bien racontée et conçue. Un luxe que de pouvoir aller au cinéma autant que l'on voudrait. Le problème c'est que trop de films peut tuer les livres. Bravo pour ce texte talentueux. +5 en vous invitant à lire Bonheur arc-en-ciel en finale de poésie. Bonne chance de Maurice.
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Samia.mbodong · il y a
Mon soutien à nouveau pour ces observations d’état d’âme.
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Daënor · il y a
Bonjour Ernestinemontblanc.
Un thème fort peu écrit et qui pourtant est de plus en commun, au moins en grande ville. Etant moi même un abonné illimité des salles obscures, je ne peux que constater la véracité des faits - rédigés de manière précise par votre plume -au moins sur certaines séances, sur certains films. J'aime bien votre texte qui se lit assez facilement. Je me permet quelques suggestions : aérer le texte par des descriptions plus aériennes et détachées du narrateur me semble pertinent. Vous décrivez très bien l'ambiance du point de vue des personnages, mais cela impose au lecteur un certain rythme. De même, le fait de changer de narrateur régulièrement ne dérange pas en soi et est une bonne idée, cela créer un texte mosaïque, cependant certains transitions sont un peu rudes. Les lisser un peu plus permettraient de plus s'imaginer à leurs côtés, dans un siège de velours rouge. Enfin, même si ce n'est qu'un détail, je détacherai la dernière phrase - avec la chute - du reste du texte, pour lui donner plus d'ampleur.
Mes salutations,

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Guy Bellinger · il y a
Coïncidence, je lis ce texte avant de me rendre l'après-midi dans une salle de cinéma qui sera forcément peu fréquentée. Et je vais me retrouver dans une ambiance telle que vous la décrivez avec un très grand talent d'observatrice. Je suis un peu le critique de votre histoire bien que , ma femme n'aimant pas les premiers rangs, je me retrouve plutôt au milieu de la salle. Et il y aura forcément ces deux retraitées qui vont blablater jusqu'à plus soif et qui nous exaspèrent.
Très bien vu. Je m'étonne de n'avoir jamais eu l'idée de décrire cette ambiance très particulière. Vous, vous l'avez fait, et bien fait.

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Ernestinemontblanc · il y a
Merci, et bonne toile ! Car au delà de ma caricature, le cinéma est un lieu de belles découvertes.
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Lorelei · il y a
Une bien jolie écriture ! Mes voix !
Je vous invite à découvrir ma nouvelle https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/il-y-a-des-jours-comme-ca-6

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Isabelle Lambin · il y a
Le film se déroule sous nos yeux et on en oublie presque pourquoi vos personnages sont là
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Stormjoy · il y a
Ayant été une habituée des cinémas pendant une période, je me suis beaucoup reconnue ! Mes voix pour ce texte !
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Firmin Kouadio · il y a
Belle finale !
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