Il y avait cette fille sur le pont

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Qui suis-je en 400 caractères ? Je pourrais les mettre dans le désordre, comme ça, pour être drôle et intéressante, et te faire rire, toi, lecteur. Mais je ne préfère pas. Alors, pour reste  [+]

Je ne saurais dire comment tout a commencé. J’étais en train de réfléchir. Je regardais la mer. Je pensais que là-bas, loin, sur les côtes, ils devaient commencer à s’abriter. Les ménagères devaient rentrer leur linge en catastrophe. Les conducteurs enclenchaient les essuie-glaces de leurs voitures. Les enfants couraient d’un abri à l’autre pour ne pas arriver trop mouillés chez eux, à l’heure pour le goûter. Et moi, si j’étais restée là-bas, que serais-je en train de faire ? Rien, sans doute.
La première lame avait secoué le navire comme un tremblement de terre. La jeune fille s’était accrochée à la rambarde, les yeux écarquillés de stupeur. La puissance dévastatrice des flots s’était déclenchée sans prévenir. Les marins devaient le savoir, eux, que cela allait arriver. Elle, elle ne savait rien. Elle n’était pas d’ici. Elle n’était pas chez elle... Je viens des terres ! Je ne te connais pas, je ne t’ai rien fait ! Avait-elle envie de crier à la mer. Les mots lui brûlaient les lèvres comme le sel que le vent projetait vers elle. Elle ne dit rien. Elle s’accrocha plus solidement, serrant la rambarde jusqu’à ce que ses jointures deviennent blanches, et serra les paupières, comme une petite fille, comme un enfant effrayé.
J’avais toujours eu peur de la mer. Depuis l’époque, où, petite, je l’avais vue pour la première fois. Grande, immense, insondable. Et les marins qui partaient sur leurs navires, vers des contrées inconnues. Loin. Trop loin. J’avais été terrifiée. A l’époque, je n’aimais pas l’inconnu. Je ne l’aime toujours pas. Lui... Lui il l’aimait. Il aimait la mer pour sa puissance, il riait en évoquant les plages et les contrées lointaines. Il me les faisait presque aimer. Presque. Mais pas tout à fait. Alors il était parti... sans moi. Loin. Trop loin. La mer l’avait avalé.
Un marin la heurta en passant. Il veut lui accrocher le bras, lui crier de s’enfuir, de se mettre à l’abri. Elle ne le voit pas, elle a les yeux fermés. Il tente un instant de la décrocher puis renonce. Il repart aider les autres. Elle se redresse et rouvre les yeux, les plonges dans la mer. Comme si elle pouvait la boire des yeux. Comme si elle devait la boire des yeux. Le vent cingle le pont où les marins tentent de lutter vainement contre la tempête. Personne ne peut rien faire. Les lames frappent avec férocité le navire, qui penche de plus en plus. La fille regarde toujours la mer.
Je suis restée longtemps seule. Je crois que je l’attendais en fait. Tous les matins, je regardai par la fenêtre. Je regardai la mer. Tour à tour plate, agitée, en colère, calme... Mais toujours effrayante. Cette mer qui l’avait avalé. Lui... J’exécutai tout comme une automate. La tête vide de pensées... mais l’appel résonnant dans mes oreilles. L’appel de la mer. Son appel à Lui. Inlassablement, il régnait dans ma tête. Doux et fort à la fois, incontrôlable, inexorable, insoutenable ! Cette obsession...
La jeune fille vacille, quitte un instant la mer des yeux pour contempler le ciel, ne le trouve plus, panique, cherche sa respiration, elle est entourée par l’eau, la mer la rejoint ! La vague balaye le pont, entraînant un marin. La mer envahit tout. Puis elle reflue. La jeune fille est là, ses jointures blanchies à force de serrer la rambarde. Incapable de bouger. Immobile. Le ciel est revenu. Elle replonge son regard dans la mer. Comme si elle pouvait sonder ses profondeurs. Comme si elle pouvait y trouver ses réponses...
Tout s’était enchaîné. Au début je me contentais de regarder la mer de ma fenêtre. Puis j’ai dû m’en approcher. L’appel l’exigeait. Lui l’exigeait. Il fallait que je le retrouve... Tous les matins, je descendais sur le port. Seule. Et je restai là, à regarder les bateaux arriver et partir, sans bouger. Quel que soit le temps. Je restai, imperturbable, le visage fouetté par les embruns, à contempler la mer. Rends-le-moi ! Rends-le-moi ! A crier avec mes lèvres closes. Puis je retournai, petit automate, vivre comme on l’exigeait de moi. Et l’appel résonnait en moi.
Le voilier était soulevé comme un fétu de paille par les vagues. Le vent menaçait d’arracher les voiles que l’on ne parvenait pas à ramener. Les quelques passagers du voyage de plaisance pleuraient dans leurs cabines. Les marins se démenaient sur le pont. Et la jeune fille continuait à fixer la mer, trempée par les vagues, la pluie et les embruns, les cheveux plaqués sur le visage, comme si elle pouvait la comprendre. Elle la défiait des yeux, ses traits calmes mais emprunts d’une concentration presque effrayante. Sur ses joues pâles, les gouttes coulaient comme des larmes. Mais elle ne pleurait pas. Elle était juste là. Et son regard contenait la mer toute entière.
Un jour, j’étais sortie. Oui, un jour comme les autres. J’avais retiré tout mon argent. Fais mon sac. Rapidement. Puis j’étais descendue sur le port. J’avais marché jusqu’à un petit voilier. Je savais... je l’avais vu partir des milliers de fois. Revenir des milliers de fois. Je savais qu’il allait derrière la mer. Là où il était parti... Il traversait la Méditerranée. Arrivait de l’autre côté, vers ces pays étranges, qui m’avaient toujours parus si lointains et effrayants. J’étais montée à bord. L’appel de la mer avait été le plus fort. Je veux te revoir. Rends-le-moi. Rends-le-moi. Elle t’a avalé, que fera-t-elle de moi ?
La jeune fille lâche la rambarde. Ses cheveux lui collent à la figure, ses vêtements trempés au corps. Elle ne voit rien. Elle recule sur le pont. Seule. Isolée. La vague frappe, balaye tout. La mer bouillonne. Se retire. Le pont est vide.
La jeune fille coule. La mer l’a avalée. Ses yeux sont ouverts, elle ne trouve plus le ciel. Elle ne le cherche même pas. Il n’y a que toi que je cherche. Te retrouverais-je au fond ? La mer t’a avalé... et moi aussi. Les yeux se ferment.

Le marin recueilli par les gardes côtes est trempé et tremble de froid. Il a les yeux grands ouverts. Il fixe la mer.
« Il y avait cette fille sur le pont. Elle regardait la mer. La tempête hurlait et elle regardait. Les autres étaient emportés autour d’elle, tout le monde luttait, les passagers se cachaient. Et elle regardait. Puis la vague est arrivée... Et la mer l’a avalée. Je l’ai vue... Il y avait cette fille sur le pont. »
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