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Il suffit de trois secondes

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Gil-Marcou

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Un homme et une femme sont sur une barque. L’homme s’avance pour tuer la femme ; sa femme. Soudain l’image en noir et blanc se fige et laisse place à un écran blanc. La projection du film « L’aurore » de Friedrich Murnau est interrompue pour raison de copie défectueuse. Frustré de ne pas connaitre la suite de l’histoire Norbert se lève et quitte la salle de cinéma. Il a trente-deux ans et une grande envie de tuer. Une envie de tuer son couple formé avec Sonia depuis sept ans. Il sort de sa poche la lettre de rupture assassine écrite sur le coin d’un comptoir de café. Norbert ne supporte plus cette phrase récurrente prononcée par Sonia : Range tes chaussures. Cette maniaquerie qui l’amusait au début l’exaspère aujourd’hui ! Et surtout il a rencontré la magnétique Chloé. La volcanique et exubérante Chloé, si différente de la trop raisonnable Sonia. Il avise une boîte aux lettres et en trois secondes l’enveloppe glisse par la fente et rejoint d’autres lettres, pour certaines de rupture ou pour d’autres de déclarations d’amoureux timides. Entre Chloé et Norbert l’entente a été immédiate, la relation fusionnelle. Il se dirige vers la gare pour attendre le train de vingt heures quarante en direction de Paris où l’attend une nouvelle vie pleine d’imprévus et de volupté avec Chloé. Norbert a quarante-cinq ans et regarde sur sa télévision haute définition le DVD de « L’aurore ». Il se remémore l’époque où avec Chloé il s’étourdissait dans un tourbillon de fêtes durant des nuits entières. Les amis du jour n’étaient jamais ceux de la veille. L’alcool et les danses endiablées masquant un sentiment de vacuité. Avec le temps Norbert ne reconnaissait plus la superbe Chloé dans cette femme au visage empâté. Lui-même ne se retrouvait pas le matin en voyant se refléter dans la glace une face aux traits tirés et au teint cireux. Au retour d’une de ces nuits agitées, alors que l’aube pointait, Chloé s’était écroulée, sans un murmure. Arrêt cardiaque avait annoncé le médecin ne pouvant que constater le décès. Sonia avait refait sa vie entre temps. Norbert reste assis dans un appartement silencieux nimbé par la lumière rosâtre de l’aube.
Un homme et une femme sont sur une barque. L’homme s’avance pour tuer la femme; sa femme. Il se ravise et après diverses péripéties le couple se retrouve soudé comme jamais. Le mot « Fin » apparait sur l’écran. La projection du film « L’aurore » de Murnau s’achève. Pensif Norbert se lève et quitte la salle de cinéma, il a trente-deux ans. Il sort de sa poche la lettre de rupture adressée à sa compagne Sonia. Il ne supporte plus sa maniaquerie et depuis peu ses pensées sont occupées par la très attirante Chloé. Norbert doit prendre le train de vingt heures quarante afin de la rejoindre. Mais soudain une image du film de Murnau l’obsède ; il s’agit de ce plan montrant l’homme et la femme s’étreignant et semblant seuls au monde au milieu de la foule urbaine. L’amour intense de cet homme pour cette femme ; sa femme de toujours l’émeut. Celle qu’il a voulu perdre et qu’il n’a de cesse de sauver après avoir compris son erreur. Norbert le sait, il ne pourra jamais détruire son couple. Son histoire avec Sonia s’est nourrie de mille échanges au fil des jours. Il se souvient du regard amoureux et confiant de la jeune femme posé sur lui, de son soutien indéfectible lors de moments de doutes. Un peu d’agacement n’est rien à côté de tout ceci. Chloé avec ses propos parfois cyniques lui paraît lointaine soudainement et étrangère. Son futur possible avec elle lui fait peur maintenant. Il lui suffit de trois secondes pour déchirer l’enveloppe et la jeter dans le caniveau. Norbert a quarante-cinq ans et regarde le DVD de « L’Aurore ». Il entend la voix de Sonia amusée: « Tu regardes encore ce film, qu’est-ce que tu lui trouve ? ». Sonia est dans la plénitude de la maturité et Norbert la regarde avec admiration. Il lui vient subitement une idée, il prend sa femme par le bras et l’entraine sous les yeux amusés de Léa, leur fille de neuf ans. Arrivés sur le passage piéton, devant les passants éberlués, Norbert étreint passionnément Sonia avant de l’embrasser fougueusement. Sonia a juste le temps de lui dire en riant : « Mais tu as oublié de mettre tes chaussures ! ». L’aube fait place à un soleil radieux.

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Gil ! Je relis avec grand plaisir votre excellent TTC !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Afa · il y a
Je suis un peu perdue dans cette roue de vies. Saut à la ligne, oublié ou volontaire omis ? Bel hommage à une fidélité assumée. Une belle écriture mais...
- tu lui trouves -

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Jfjs · il y a
amour et cinéma quel choix !
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Océan · il y a
Très original entre le polar et la romance. Bravo j'ai beaucoup aimé !
La curiosité vous amènera peut-être sur ma page.... Voir l'aube rouge

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Geny Montel · il y a
J'ai apprécié ces montagnes russes jusqu'au final !
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Jean Jouteur · il y a
Surprenant ce texte construit autour d'un film. Les images s'entrechoquent, les personnages aussi... Le résultat est agréable a découvrir.
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Chris · il y a
L'entrelacement fonctionne bien, et le film revient en mémoire....
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Gil-Marcou · il y a
Merci pour votre appréciation et votre vote
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Jean Calbrix · il y a
Entre les deux son cœur balance, et finalement, il choisit la voie de la sagesse. Bravo, Gil-Marcou, pour ce beau texte et le subtil entrecroisement avec le film l'Aurore ! Vous avez mes cinq votes.
Je vous invite à lire mon sonnet Mumba en compète Printemps http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba si vous en avez le temps.

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