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Il s'appelait Yann

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Eliza

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De la maison on peut voir l’océan. Ce soir, c’est une immense étendue grise parcourue de courts frissons blancs. Gwen se tient bien au chaud, une tasse fumante sur la table basse, un livre ouvert entre les mains. Elle regarde au loin, comme si elle attendait quelque chose ou quelqu’un. Mais personne ne viendra, aucun bateau ne se risquerait à approcher cette côte bretonne escarpée. Gwen vit seule, elle a depuis longtemps perdu son compagnon et partage sa vie entre son métier de couturière, qu’elle exerce sans passion, son amour pour Erell, grande chienne bâtarde, et cette petite maison sise sur la falaise, son refuge.
À 38 ans, Gwen est une belle femme aux cheveux blonds, coupés courts. Ses épaules carrées semblent faites pour encaisser les coups, des coups que la vie s’est chargée de lui asséner en lui arrachant Yann il y a dix ans, loin d’ici, à Barcelone où ils s’étaient rencontrés, lui le commercial installé là-bas, et elle, la touriste en visite dans la ville espagnole.
Bretons tous deux, leur origine commune avait favorisé le premier contact, suivi d’un coup de foudre réciproque. Mais après deux années de vie partagée, un jour de septembre, Yann sorti en mer pour une partie de pêche, n’est jamais revenu, emporté par une méchante vague.

Folle de douleur, Gwen s’est retirée dans cette maison de Bretagne, héritage de ses aïeux. La solitude l’a rendue taciturne et si, lorsqu’elle travaille, il lui faut bien échanger avec ses clientes, son seul plaisir est de rentrer pour retrouver Erell qui l’attend patiemment, de s’installer dans son fauteuil en cuir usé face à la fenêtre et de se laisser porter par les émotions que l’océan lui inspire.

En cette fin de week-end, l’hiver s’annonce, et avec lui le froid, la pluie, les bourrasques de vent qui battent la maison perchée sur la falaise. La nuit tombe, Gwen allume les lampes pour la soirée. L’intérieur s’illumine et dévoile des trésors colorés faits de tentures mordorées, de meubles en bois amoureusement cirés, de tissus rouges et bruns recouvrant fauteuils et canapés, et de la rousseur d’Erell qui a posé sa tête sur les genoux de sa maîtresse qu’elle contemple de son intense regard noisette.

Vingt heures viennent de sonner, un bruit de moteur indique que quelqu’un approche de la maison par l’étroit sentier qui ne mène que chez Gwen. C’est chose rare !
Elle entrouvre la porte pour voir sa sœur aînée descendre de voiture. Gaëlle est une femme avenante d’une bonne humeur contagieuse. Mais ce soir, elle ne sourit pas, caresse distraitement Erell et se laisse tomber sur le canapé. La conversation entre les deux sœurs piétine. Gwen finit par tendre la main vers son aînée et, lui caressant le bras, murmure :
— Gaëlle, dis-moi ce qui t’emmène.
Sa sœur, manifestement mal à l’aise, improvise :
— Rien de particulier, je passais par là...
Puis elle se tait, se rendant compte qu’on ne passe pas par là. Pour aller chez Gwen, il faut le vouloir !
Alors, elle sort de son sac un journal qu’elle tend à sa cadette, pointant du doigt une photo. L’objectif a immortalisé un groupe de personnes assistant au banquet d’une association culturelle. Parmi eux, au premier plan, se trouve Yann ou en tout cas quelqu’un qui ressemble en tout point à ce qu’il serait devenu s’il avait vécu dix ans de plus.
— Dis-moi que j’hallucine Gaëlle, c’est Yann ?
— Regarde les noms dessous...
Gwen lit avec application la légende, prenant son temps, comme pour conjurer le sort. Au milieu de patronymes inconnus figure celui de Jean-Charles Legoic. Yann est la traduction bretonne de Jean, Charles était bien son second prénom et, du temps où ils vivaient ensemble, son nom était Le Goïc, en deux mots et avec un tréma sur le i.

Le monde de Gwen vient d’exploser, Yann n’est pas mort mais a sciemment voulu le faire croire. Pourquoi ? La réponse se trouve aussi sur la photo. Près de lui, on peut voir une femme aux longs cheveux noirs dont le visage n’est pas inconnu à Gwen qui parcourt l’article et tombe rapidement sur un nom d’origine espagnole : Luz Aguilar. Le souvenir resurgit, elle a rencontré cette femme lors d’un voyage à Madrid. Luz était commerciale comme Yann et appartenait à la même entreprise.
Gwen est perdue, elle a besoin de réfléchir, besoin de solitude. Elle demande à Gaëlle de la laisser, l’autre refuse, insiste pour rester puis finit par rendre les armes.

Gwen reprend le journal. Le banquet se déroulait à Quimper. Pianotant sur Internet, elle peut rapidement vérifier que Jean-Charles Legoic habite aujourd’hui cette ville.
De l’amour le plus fort, Gwen est passée à la haine la plus farouche. À cet instant précis, ce qu’elle veut par dessus tout, c’est envoyer Yann là où il est censé se trouver depuis dix ans, dans l’autre monde. Elle se fiche de ce qu’elle deviendra, de toute façon elle est depuis longtemps prisonnière d’elle-même.
Son grand-père avait un fusil, elle monte au grenier, se met à sa recherche, le trouve et le dépoussière. Elle ouvre les tiroirs d’une vieille commode et tire de l’un d’eux une boîte de cartouches dont elle ignore le calibre et la destination : petit ou gros gibier, qu’importe. Elle arme le fusil et épaule, fermant un œil. Le doigt sur la gâchette, Gwen se persuade que, face à Yann, elle saura viser succinctement et tirer. Il a eu dix années de vie en rabiot, c’est bien assez !

Redescendant l’escalier, elle croise le doux regard d’Erell. L’évidence la saisit : que deviendra la chienne si Gwen est incarcérée ? Elle aussi se retrouvera en prison, derrière les grilles d’un refuge. Elle a presque dix ans, n’est certainement plus adoptable et mourra de chagrin et d’incompréhension en perdant sa maîtresse.
Les yeux d’Erell ne la quittent pas. « Elle sait ce que je m’apprête à faire » pense Gwen qui casse le fusil, sort la cartouche, pose l’arme sur la table puis s’assied sur son fauteuil de cuir, prend la tête de la chienne sur ses genoux et là, enfin, s’autorise à pleurer.

PRIX

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Isabelle Lambin · il y a
Heureusement qu'Erell était là...
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Eliza · il y a
Oui, les chiens sauveteurs ne sont pas toujours là où on pense ! Merci Isabelle
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Jusyfa · il y a
Triste,mais prenant. Agréable à lire grâce à la qualité de votre plume.
Bravo !
Julien.

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Eliza · il y a
C'est très aimable à vous Julien, merci.
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Pascal Gos · il y a
j'aimerais beaucoup croiser cette B blanche Gwenn. Je la comprends..
Merci Eliza, je vous invite à grignoter mon hamburger de Noël qui est en lice pour la final du GP hivers 2019.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-hamburger-de-noel-1

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Eliza · il y a
Merci Pascal, je vais relire votre hamburger de Noël de ce pas.
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Marie · il y a
Votre texte est très agréable à lire, triste, c'est un fait, mais cette tristesse en fait son charme et sa beauté, soutenu pour une belle écriture. Mes voix
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Eliza · il y a
Merci beaucoup Marie pour votre aimable commentaire.
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Marie · il y a
Si le coeur vous en dit, je vous propose de découvrir mon texte intitulé La vieille.
D'avance merci

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Eliza · il y a
Bonsoir Marie, je l'avais déjà découvert et j'avais déjà voté pour lui, c'est pour cette raison que je ne suis pas revenue vous laisser un mot au-dessous. Bonne chance Marie.
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Dolotarasse · il y a
On lit cette histoire avec une certaine empathie pour le personnage. Comme lui (elle) on découvre la lâcheté et trahison. Heureusement, un sursaut de sagesse dans la chute. Bien aimé !
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Eliza · il y a
Merci Dolotarasse, ça me fait plaisir.
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Cudillero · il y a
Très beau texte. Triste et prenant. Mes voix. +5*
Si le cœur vous en dit, je vous invite sur : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vent-d-automne-a-susurre
Bonne soirée.

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Eliza · il y a
Merci bien Cudillero, je suis passée vous lire.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et ancrée dans la mélancolie ! Mes voix !
Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la
Matinale en Cavale 2019! Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1

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Teddy Soton · il y a
C’est triste mais c’est bien écrit bravo +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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Eliza · il y a
Merci Teddy
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Lydwine van Deinse · il y a
Moi aussi je me suis autorisée à pleurer ...
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Eliza · il y a
Merci pour les larmes que vous avez versées ! J'en suis émue.
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Clé des songes · il y a
Triste histoire, prenante. Bon texte.
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Eliza · il y a
Merci à vous Clé des songes !
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