Il s'appelait Joseph

il y a
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Être de trente ans qui a déjà vécu mille vies, mille morts, mille renaissances. Être multiple, au reflet déformé, par le temps qui passe. Je ne sais pas qui je suis, mais vous qui me suivez  [+]

Lorsque j'ai rencontré mon grand-père paternel pour la première fois, je me souviens avoir eu peur de l'orage et du tonnerre qui grondaient dans sa voix.

Papi parlait peu mais Papi parlait fort.

Et il avait dans le regard des champs de bataille à jamais dévastés et figés par le temps que lui seul voyait mais que moi, du haut de mes 4 ans, je ne pouvais comprendre.

Je me souviens qu'il m'a appris à faire du vélo sans les petites roues, et il me poussait dans le jardin en criant (Achtung Bicyclette!) tandis que Mamie craignait que j'écrase ses fleurs.
Je me souviens qu'au moment du dessert quand nous allions au restaurant, il me posait quelques questions sur mes tables de multiplication et lorsque je répondais tout juste, fièrement, il me donnait une pièce de 2 francs.
Je me souviens des 14 Juillet à regarder le défilé militaire à la télévision, je me souviens des soirs du Premier de l'An devant Arte, adolescent, à regarder un reportage sur la Mésopotamie et l'histoire des Sumériens tandis que j'imaginais mes amis faire la fête toute la nuit, mais en y repensant, j'ai dans l'idée que mon goût pour l'histoire durant ma scolarité vient de là.

Je me souviens que chez mes grands-parents, il y avait quelques consignes à respecter. La table devait être dressée avant que l’horloge du salon sonne 19 heures, alors nous entamions une course contre la montre, afin que la dernière assiette soit posée avant que résonne le dernier coup de gong fatidique. Mais combien de fois me suis-je pincé le doigt en dépliant la table à rallonge, combien de fois me suis-je trompé en distribuant les serviettes de couleurs mais qu'importe, nous avons toujours été vainqueur face au temps.

Alors, Mamie apportait la soupe et je peux encore en sentir l’odeur au moment où j’écris ces lignes, tandis que Papi débouchait une bouteille de vin qu’il était allé chercher dans la cave, lieu où je ne mettais pas les pieds depuis qu’il m’avait dit qu’il y avait des rats aussi gros que ses mains, et il servait les invités en disant (Allez, un petit coup de rouge, militaire) .
A la fin du repas, il nous fallait débarrasser la table rapidement, parce qu’il y avait le journal de 20 heures et avant que l’horloge sonne à nouveau, nous étions tous bien installés sur les fauteuils devant la télévision. Souvent, Papi mettait le son trop fort et souvent, Mamie lui prenait la télécommande des mains afin de le baisser.

Je ne me souviens pas de la dernière fois où j'ai vu mon grand-père, et je le regrette. Le temps passe et l'on se dit qu'on aura toujours l'occasion, plus tard, une autre fois promis et puis, non. Parfois, c'est le temps qui gagne.

Papi parlait peu mais Papi parlait fort.

Et j'aurais aimé entendre de nouveau le tonnerre éclater dans sa voix.

Papi avait dans le regard des champs de bataille à jamais dévastés et figés par le temps que lui seul voyait mais que moi, du haut de mes 30 ans désormais, je ne peux toujours pas comprendre et que je ne comprendrai jamais.
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Christian Pluche · il y a
Belle écriture comme d'hab'
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Olessya Mendelevich · il y a
Ca m'a touché, votre texte. Mon grand-père est loin, je le vois rarement et c'est avec lui et mamie que j'avais grandi. Mon grand-père était petit quand la guerre s'est éclatée en Russie, il avait 9 ans et il m'a raconté son histoire de évacuation en bateau avec sa maman qui durait deux mois pour les amener dans une autre partie du pays où les feux n'ont jamais arrivés. Pendant ces deux mois, je ne comprends toujours pas comment ils ont survécu. Sa mère a eu une moitié de verre d'eau chaque jour, et lui en tant que l'enfant avait le droit pour je ne me souviens plus combien de grammes du pain qu'il a partagé avec sa mère. C'est fou. C'est fou. Pendant beaucoup d'années que j'avais fais la thérapie pour m'en débarrasser des idées fausses et de toucher à mon bonheur - j'avais senti aussi la haine envers lui car beaucoup de choses qu'il m'avait transmis ne correspondent pas à la vraie vie, mais à son expérience de l'enfant qui a traversé les étapes durs. Et maintenant, en lisant votre histoire, je me suis dit que c'est le temps laisser la colère et la haine partir, car il a fait tout ce qu'il a pu et il a fait de son mieux. Et maintenant, c'est l'amour qui prend la revanche. Merci pour votre texte!
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Démange · il y a
Très beau texte, comme d'habitude, j'adore
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Chantal Sourire · il y a
J'ai eu le même...J'aime beaucoup la simplicité de votre écriture !
Je suis en finale avec un TTC, Pair et impair et une nouvelle, Un dimanche en forêt, si le coeur vous en dit...

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Thoscary · il y a
Tendre, et très beau..
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Utilisateur désactivé · il y a
C'est si et tellement poignant.. c'est une petite part de nous aussi, beau et déchirant, l'horloge, l'heure du souper, l'heure de la vie, l'horloge du temps... Encore bravo Vincent
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Lolanou · il y a
Les grands-parents aident l'enfant à grandir mais s’éclipsent souvent trop tôt !
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Yolande Eyoum · il y a
Bel éloge !
Souvenirs, souvenirs. Votre 3e paragraphe me rappelle mon propre grand-père. C'était beau et festif !

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Gaby Nobs · il y a
C'est, toujours, chouette les souvenirs des grands-parents. Jolie histoire.
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Long John Loodmer · il y a
A chaque Pépé sa guerre. Mon Ttc en libre https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-cheminee met en scène mon arrière GP qui avait connu napoléon 3

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