Il marchait

il y a
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Il marchait. Le ciel s’assombrissait rapidement. Il devait accélérer le pas, mais en était incapable. Maintenir l’allure. Se concentrer sur chaque mouvement. Le genou, vers le haut. Le pied, vers l’avant. Les bras, vers le haut, pour tirer son corps meurtri vers le collet. Ce collet haut comme une crique de mille mètres entre le lac de la Muselle et le lac du Lauvitel. Ce collet d’où il avait rebroussé chemin deux heures plus tôt, sous un ciel bleu grand comme un livre ouvert.

Elle l’attendait. Chacun était rentré sous sa tente. Le bivouac joyeux, en musique et en fête, avait tourné court. Le ciel s’était assombri, chargé de gros nuages noirs et d’éclats de lumière ardente, éphémères et bruyants. Elle sursautait à chaque coup de tonnerre. Elle regrettait d’avoir insisté. Pourquoi se mêlait-elle de sa vie d’avant ? Qu’avait-elle à y gagner ?

Il avait quitté le groupe au collet deux heures plus tôt pour redescendre sur le lac de la Muselle, et devait les rejoindre au bord du Lauvitel. Des amis de toujours, exilés dans des métropoles, qui étaient revenus profiter de la montagne pour de courtes vacances. Des amis à qui il avait confié sa nouvelle copine. Mais là, dans les deniers mètres de l’ascension répétée, il s’inquiétait du temps orageux et ses fessiers tiraillaient. Il était redescendu au lac de la Muselle en courant, parce qu’elle le lui avait suggéré. Il en revenait meurtri, autant dans sa chair que dans son cœur. Une fois passé le collet, il se mit à trottiner pour atteindre au plus vite le bivouac. Il courut à grandes enjambées dès le premier arbuste foudroyé sous ses yeux. Il ne pouvait s’empêcher de se considérer comme un paratonnerre ambulant, tout mouillé qu’il était, à découvert sur l’alpage. Il ne reprit un rythme raisonnable qu’après avoir manqué de trébucher. Il n’aimait pas la foudre sur les crêtes, mais il aimait encore moins la chute en apique.

La pluie se calmait. Elle repensait à cette rencontre avec ses amis d’enfance à lui, partis à Paris ou ailleurs. Certains travaillaient dans des bureaux. D’autres voyageaient au gré des opportunités. Tous ne s’étaient pas réunis au complet depuis longtemps. Elle ne les connaissait pas mais elle savait leur groupe très soudé. Depuis le matin, les blagues fusaient d’un ton naturel, les discussions semblaient la suite de celles entamées la veille, comme s’ils ne s’étaient jamais quittés. Comme si leurs destins si différents ne les avaient pas éloignés. Comme si ces quotidiens antagonistes ne pouvaient en rien ébrécher leur compréhension implicite. Comme si tout avait déjà été dit. Elle s’était sentie étrangère pendant cinq petites minutes, puis ils l’avaient faite leur. Elle aimait maintenant cette ambiance, car ils avaient sur elle un regard bienveillant. Mais à cet instant, seule dans la tente, elle était inquiète.

Une fois le lac du Lauvitel en vue, la pluie avait cessé, et il avait pu ralentir. Il scrutait le chemin, devenu glissant après la pluie brutale et devenant de plus en plus sombre avec la nuit tombante. Il pouvait quand même s’évader en pensant à ces retrouvailles, et aux discussions qui en naissaient. Tous natifs de la région, ses amis d’enfance étaient devenus à ses yeux des touristes maladroitement mélancoliques du calme et de la beauté de la montagne sauvage. Il ne pouvait s’empêcher de penser que leur participation active à la société urbaine mondialisée détruisait ce qu’ils disaient aujourd’hui tant regretter et admirer : la nature. Lui, au contraire, avait fait le choix de quitter cette ville monde et de se battre pour sauver cet espace de liberté et de possibles. Il y œuvrait au quotidien, et ne pouvait concevoir de compromis. Pour ou contre. Polluer ou ne pas polluer. Consommer ou ne pas consommer. Il n’y avait pas de demi-mesures à sa conviction profonde de pouvoir changer les choses. Les gens. Le monde. Cette conviction l’accompagnait dans sa descente vers ce bivouac tant espéré.

Les cliquetis de la pluie sur la tente s’étaient tu, mais elle n’avait pas la tête à sortir, ni à rejoindre le groupe. Elle ressassait ce moment précis de l’ascension où il avait fallu qu’elle reconnaisse son ex-femme à lui. Il ne lui en avait pas souvent parlé mais elle la connaissait de vu et elle avait entendu parler de leur histoire. Une histoire de rupture et de blessures. Elle croisa le regard apeuré de cette femme et y vit un appel au secours, vif et contendant : un « aide-moi, je suis en danger ». En voyant avec qui celle-ci descendait vers le lac de la Muselle, alors que le groupe grimpait joyeusement vers le collet, elle comprit la nature du mal. Ou plutôt du mâle. Elle savait que l’ex était tombée dans les bras d’un homme violent. Elle n’en avait jamais parlé, car elle pensait que cela ne la regardait pas. Elle changea d’avis, et poussa son ules à l’action en lui révélant explicitement ce qu’il ne savait qu’à demi-mots. À ce moment, elle était sûre d’elle. Maintenant elle était submergée de doutes, seule dans sa tente, à peine éclairée par le clair de lune naissant.

L’orage était passé et la lune illuminait le lac. Un vrai bijou. Tout l’or du monde. Il arrivé au bivouac avec un œil au beurre noir, mais avait réglé ses comptes avec son passé, avec cette situation implicitement crainte mais jamais vraiment affrontée. Aujourd’hui, et grâce à elle, il s’y était confronté de plein pied. Il en sortait blessé mais serein. Le gros temps était passé, il voulait maintenant profiter des étoiles. Savourer l’amitié sans faille et l’amour sans questions.

Elle le vit arriver, trempé jusqu’aux os. Il semblait atteint, mais dégageait une tranquillité qu’elle ne lui connaissait pas. Ses traits semblaient s’être apaisés, et il s’en échappait une sérénité joyeuse. Une envie de vivre contagieuse. Elle sourit.

Ils allaient prendre du plaisir, d’abord tous ensemble, ensuite juste à deux. Vivre et échanger sans arrières pensées ni mauvais esprit, comme seule la montagne sauvage nous y oblige, par la rudesse de son caractère et la simplicité de sa beauté.
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Yaya · il y a
La nature est un temple...
Venez faire un tour du côté des nouvelles :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/nom-d-un-chien-2

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Grenelle · il y a
Cela vaut toujours la peine de marcher ... en montagne