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Il Maestro

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Thierry Schultz

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Fabrizio était fébrile en accueillant leur illustre invité et toute sa suite. Malgré son jeune âge, il était habitué à recevoir des clients importants. Mais l’envoyé personnel du sultan Soliman le Magnifique – son propre cousin – ! Il scruta discrètement le prince étranger et décela sous l’air neutre l’étincelle habituelle de convoitise après la visite des ateliers. Il faut dire qu’un aperçu des créations du Maître était éblouissant. Dommage que seule la partie militaire les intéresse mais en cette année 1523, l’époque était à la guerre. Il s’avança en souriant, prêt pour une longue séance de négociation. Les doigts dansant sur le papier étaient marqués par l’âge mais le main toujours sûre. Le vieillard, satisfait, rangea le dessin et porta de nouveau à son oreille le petit objet relié au mur. Le son était juste suffisant pour suivre les palabres entre Fabrizio et les turcs. On était jamais trop prudent songea-t-il, notant qu’il faudrait améliorer ce système acoustique le reliant au salon de réception. Une caisse de résonance plus compacte peut-être ? Il crayonna une esquisse en écoutant son élève vanter les dernières créations meurtrières de son maître. - Alors cette réunion, lança-t-il sans lever les yeux de l’astrolabe démontée sur son établi ? - Comme prévu maître, ils veulent des chariots d’assaut et des craches-flammes aussi. Comment le... - C’est toujours une question de perspective, mon petit. L’armée turque va se heurter tôt ou tard à l’infanterie espagnole. Elle est réputée invincible, et le sultan ne peut envisager une défaite. Donc... - Je comprend maître mais enfin, traiter avec ces païens, et leur fournir des armes de ce niveau ! - Tu ne vois pas assez loin, Fabrizio. L’Espagne est trop puissante et son jeune roi, ce Charles Quint, très ambitieux. Notre alliance avec le sultan équilibre les choses et l’espagnol devra diviser ses forces. - Mais une fois Charles Quint battu, les turcs ne risquent-ils pas de se retourner contre nous ?
Léonardo fixa son apprenti avec un sourire approbateur. Il l’avait bien formé. Et ce serait le dernier. Depuis son arrivée en France avec le père de François 1er, il avait travaillé sans relâche, les deux rois successifs lui ayant accordé des crédits illimités. On venait de toute l’Europe pour admirer le résultat.
- La bataille est chose complexe. Notre crache-flammes a besoin de gens bien formés ou c’est la catastrophe. Et si nos chariots d’assaut ne sont pas suivis de soldats aguerris, ils sont vite détruits. Ce sont des outils entre les mains d’un chef de guerre. S’il n’est pas brillant, ils ne serviront à rien.
Satisfait, Fabrizio parcouru du regard l’atelier- laboratoire que le vieillard ne quittait plus guère. - Le grand air ne vous manque pas maître, aller sur les bords de la Loire, ce genre de choses ?
Léonardo se redressa et engloba son domaine intérieur d'un geste du bras. - J’ai tout ce qu’il faut pour créer ici et je fais venir ce qui me manque, quel qu’en soit le prix. Mais surtout, j’ai mes ateliers pour donner vie à mes projets. Que demander le plus mon jeune apprenti ?
Le regard du jeune homme vacilla un instant, ce qui n’échappa à Léonardo. A nouveau, les vieilles questions revenaient. Il savait bien qu’il était l’invité le plus précieux de François 1er mais que jamais le roi ne la laisserait repartir désormais. Son jeune élève était-il son bras droit ou son gardien ? Un peu des deux conclut-il en palpant discrètement la missive – codée bien sûr – que l’envoyé du sultan lui avait fait passer. Le cryptage étant de son invention, personne n’était capable de la déchiffrer. Fallait-il céder aux promesses mirifiques du futur maître de la méditerranée ? Il aurait à sa disposition l’île fortifiée de Rhodes – récemment conquise – pour travailler sur ses réalisations, avec un accès illimité à l’or qui commençait à arriver à flot de leurs nouvelles colonies des Amériques. Le vieil érudit sourit machinalement à son assistant qui repartait vers ses nombreuses occupations. L’offre du sultan était séduisante et il n’éprouvait aucune culpabilité envers son protecteur français. Ils s’étaient utilisés – et appréciés -- l’un l’autre, mais une page était en train de se tourner. Il ne supportait plus la situation de fabricant de machines de guerre qu’on lui imposait, même si son génie était désormais reconnu par tous. Il avait d’autres projets, plus ambitieux. Et dans d’autres domaines. Et puis, il avait failli mourir quatre ans auparavant, son cœur fatigué ayant cessé un instant de battre. Seule l’intervention d’un médecin arabe venu en visite l’avait sauvé. Il lui avait administré un remède inconnu en Occident, à base de plantes médicinales. C’était fascinant et il brûlait d’ étudier tout cela. La manière rustique dont l’autre avait écouté les battements de son cœur malade en collant son oreille sur sa poitrine l’avait frappé, malgré son état. Il n’avait pu s’empêcher de travailler sur un projet d’instrument plus efficace et il mourait d’envie de le montrer à son sauveur. Oui, il était temps de voyager sous d’autres cieux. Mais ses créations en cours ? Il s’approcha de la fenêtre et plissa ses yeux fatigués pour repérer sur l’eau sa galère. La roue à aubes qu’il avait ajouté sur le côté doublait presque sa vitesse avec une maniabilité incomparable. Pas question de la laisser entre leurs mains. Le feu grégeois n’ayant plus de secret pour lui – une formule très simple en vérité - il pourrait installer dans la cale un engin incendiaire à retardement. L’occasion de tester le système d’horlogerie qu’il venait de terminer et dont il était très fier. Il la reconstruirait facilement, tout était dans sa tête, matériaux, structures, plans, comme toujours. Dommage que son projet de navire pouvant naviguer sous l’eau ne soit pas au point. Mais les eaux de la méditerranée seraient parfaites pour des essais grandeur nature... Il retourna vers son établi, songeur. S’il se décidait, il lui faudrait un cadeau de bienvenue pour le conquérant turc. Il fouilla dans la pile de croquis et de parchemins qui encombrait son plan de travail. Il faudra brûler ce que je n’emporterai pas songea-t-il en cherchant le prototype d’un projet qu’il avait mis de côté. Il dégagea un croquis très annoté et le considéra un instant.
Oui, parfait. Soliman était un conquérant, qui s’attaquait aux murailles des capitales ennemies. La catapulte avec levier hydraulique était bien plus efficace que les canons à poudre qui commençait à s’imposer dans les sièges modernes. Vraiment ce qu’il fallait pour démolir ces place-fortes issues d’un moyen-âge qu’il convenait d’enterrer pour de bon.
Allons, dommage qu’il ne puisse faire ses adieux au petit Fabrizio. Pas un grand inventeur mais un garçon intelligent et astucieux, qui l’avait bien secondé . Il regretterait sa compagnie. Il examina cet atelier où il avait tant créé. A part ses plans qu’il allait soigneusement empiler et classer, que désirait-il garder ? Rien n’était irremplaçable. Son regard se porta sur une des rares peintures qui l’avait suivi depuis l’Italie. Un portrait d’une jeune fille dont il ne rappelait plus le nom. Pourtant son sourire ambigu l’avait frappé et il avait par hasard récupéré la toile auprès du mécène qui le lui avait commandé. Non, finalement, il le laissait sur place, ce n’était après tout qu’une de ses créations mineures. Une bricole qui n’intéresserait vraiment que lui.

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El bathoul · il y a
De l'ambiguïté de ces bricoles négligées et qui deviennent importantes .
4 mn pour poser l'histoire avec renfort de documentation, bravo.

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JACB · il y a
De l'art et la manière de retricoter l'histoire...de faire poser sur la Joconde un autre regard y compris celui de l'oubli . Vous vous êtes documenté, c'est évident et l'ensemble qui trouve sa cohérence est bien agréable à lire! J'aurais dû venir plus tôt encourager votre histoire!
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Zouzou · il y a
comme vous , je suis partie sur La Joconde ! mes voix
en lice donc avec ' A l'orée du futur ' si vous aimez...

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Thierry Schultz · il y a
Je suis allé puiser un peu d'inspiration auprès de ce sourire si ambigu… A bientôt Zouzou !
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour ce beau texte bien mené, Thierry ! Une invitation
à découvrir mon “Éclats de lumière” qui est en lice pour le Grand
Prix Printemps 2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/eclats-de-lumiere

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Chantal Sourire · il y a
Mon vote !
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Thierry Schultz · il y a
Merci d'être passée Chantal. Et je gouterai bien au philtre du jeune Léo...
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Chantal Sourire · il y a
Avec modération !...Merci Thierry !
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Matthieu Varaut · il y a
Un beau texte historique visiblement bien documenté, et une modification de l histoire intéressante
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Thierry Schultz · il y a
Merci Mathieu ! Et quelle belle assemblée s'est réunie sur votre page...
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DOUMA ESPERANCE · il y a
J'aime beaucoup
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Thierry Schultz · il y a
Merci Douma ! De mon côté j'ai pris grand plaisir à me promener du côté de Nabaga
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Thierry Schultz · il y a
Merci Douma ! De mon côté je suis allé me promener un moment avec grand plaisir du côté de Nabaga...
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DOUMA ESPERANCE · il y a
Merci beaucoup d'être passé.
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Beline · il y a
J'ai beaucoup aimé ce texte ! C'est une jolie fiction et le clin d'œil à la Joconde est très bien vu !
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Thierry Schultz · il y a
Merci Beline pour ce commentaire flatteur. J'ai fait un petit tour en arrière dans le temps sur votre page, avec un grand plaisir !
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Jean Calbrix · il y a
Un bien joli texte très fouillé ! Le sort de la Joconde vaut son pesant de cacahète ! Bravo, Thierry ! +5
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Thierry Schultz · il y a
Elle aurait pu connaitre un sort semblable, qui sait ? Merci pour la visite Jean et bravo pour cette escapade nocturne...
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Thierry !
Vous avez apporté votre soutien à mon sonnet "Spectacle nocturne" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Il est maintenant en finale. Le soutiendrez-vous à nouveau ?
Bon week-end à vous.

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Etoile* · il y a
Toutes mes voix pour ce merveilleux texte qui m'a enchantée.
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Thierry Schultz · il y a
C'est moi qui suis enchanté Etoile*. Et je soutiens le vaccin miracle du fantôme d'Amboise...
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