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Claude Nallet

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Stopper votre main baladeuse sur mes fesses, ignorer votre phrase sirupeuse, faire volte-face et filer, je sais faire.
Mais empêcher votre regard ?

Je m’appelle Dominique Lagarde. J’aurai vingt-huit ans dans huit jours.

On me mate et ensuite on me veut.
On cherche mon regard, on me cerne, on m’enlace, on me colle, on m’englue, on me serre, on me presse.

Ma mère raconte qu’à ma naissance, les gens me voulaient déjà. Ils m’empoignaient et me bisouillaient de partout.
A l’école, il fallait échapper aux autres gosses, leurs pincettes et leurs baisers tartinés. Il n’y avait que la sonnerie de la fin de la récréation pour me délivrer.

Vingt ans après, ça continue ! On me dépossède, on m’altère, on veut me voler ma propre chair. Et toujours ces regards qui me fouaillent, me fouillent et me fourragent, luisants comme des lames.

Oh je vous entends penser ! Cette personne ne va quand même pas se plaindre de plaire !
Mais ce n’est pas une plainte, c’est une demande : pourriez-vous arrêter de me mater et me vouloir, s’il vous plaît ? J’aimerais bien rester propriétaire de mon corps, de mes formes et de mes envies.

J’ai appris à fabriquer la distance de survie. C’est même ma principale occupation. J’y laisse toute mon énergie. D’un coup d’œil, je repère l’endroit de la pièce où ne pas me faire coincer. Au travail, dans la salle de pause, les tables et chaises hautes sont mes alliées, je sais même tourner autour à mesure que l’autre se rapproche.
Au travail justement, nous étions quatre dans le hall d’accueil, les quatre pour la place de secrétaire à la direction commerciale. Les trois autres personnes me regardaient, abattues. Elles avaient déjà perdu. Je le savais aussi. C’est toujours moi qu’on choisit, c’est comme un code que les autres mammifères semblent accepter.

J’ai l’habitude.

Au bureau, j’écoute les bruits de voix et de portes. J’attends le moment favorable pour quitter ma place et m’engager dans les couloirs.
Et où se placer autour de la table de réunion ? Et les pots de départ, les séminaires, les formations ? Les cages d’escaliers, les ascenseurs ?
Mille épreuves chaque jour.

Je suis stratège du matin au soir, c’est ma vie de proie.

J’aimerais qu’on me choisisse pour autre chose que mes beaux yeux et mon cul.

La déferlante contre Harvey Weinstein et le harcèlement sexuel m’a fait le plus grand bien. Donc, d’autres victimes se dépatouillaient avec cette gluance dont elles n’avaient pu s’échapper. Et elles osaient en parler. Comment résister à la puissance, au pouvoir, à la poigne, à la main ? La main supérieure de l’autre.
J’ai peur de la main insidieuse, celle qui effleure, celle qui glisse et croit caresser, celle qui révèle et réveille les irrépressibles instincts dégoulinants.

Chacune et chacun évoque des proches, des connaissances, des victimes harcelées par leur hiérarchie, leur voisinage, leur collègue, leur famille, leur pharmacien, leur dépanneur de chez Darty, leur garagiste, le monde entier.
Des victimes, sauf moi !

Eh bien ce déballage mondial m’a été salutaire et m’a donné la volonté de ne plus me taire, de cesser d’être une proie.

C’est décidé, à la première occasion glissante, je ferai du tintamarre. Je saisirai la prochaine main baladeuse et je ne la lâcherai que devant un tribunal.

***

Je fête mon trentième anniversaire dans la salle d’attente du docteur Brémont, chirurgien-dentiste.
J’ai passé la nuit à tournicoter autour de la table de la cuisine, à gargariser grll, grll des gorgées de Synthol jusqu’au fond des amygdales, à dévorer tout Internet sur les dents de sagesse et la loterie de leur apparition. Fabriquer de l’ivoire, de travers en plus ! Quelle erreur de la nature !

— Dominique Lagarde ?
— Oui, c’est moi, dis-je en me levant.
Brémont sursaute, juste un peu, en me découvrant. J’ai l’habitude.
— Bonjour, c’est à vous.
Je m’engage dans le hall blanc et je sens son regard dans mon dos, sur ma silhouette, de haut en bas. J’ai l’habitude. On finira bien par s’occuper de ma mâchoire, surtout. Je suis là pour ça, quand même. Brémont ferme bien soigneusement la porte. Salle des tortures.

L’autre en blouse blanche verticale. Moi à l’horizontale, les mains crispées sur le siège, la bouche grande ouverte.
La blouse blanche me domine, me commande, me tient.

Puis sa main sur ma joue droite, ma joue gauche, l’une, l’autre, plusieurs fois. Bon... ça fait partie du protocole j’imagine... Son autre main est posée sur ma hanche. Bon... ça fait partie du protocole j’imagine. Elle se penche sur moi, ça fait partie du protocole j’imagine. Sa blouse s’entrouvre sur ses seins, amples et libres. On sort du protocole, là ?
Elle se redresse en souriant.
— Bon, c’est pas très joli, votre fond de bouche, mais on devrait pouvoir éviter l’avulsion.
Grll... Grll... la vulquoi ?
— L’avulsion ! L’extraction, si vous préférez.
— Oui, je grll grll préfère.
— Aujourd’hui, Dominique, je vais juste limiter la formation du kyste douloureux. Vous reviendrez dans une semaine, nous ferons un point précis. Ce sera un plaisir de vous revoir.
Elle m’appelle déjà par mon prénom, au moment où sa main droite repose sur mon ventre, en plein milieu, puis plus bas, plus bas.
Elle pose sa main sur mon sexe, ma ceinture est déjà défaite, sa main sur mon sexe qui jaillit et se dresse, autonome et sauvage. Elle me regarde et sourit. J’ai l’habitude.

Sauf que cette fois, je reprends possession de mon corps. Je me redresse et saisis sa main. Je ne lâcherai plus, cette fois ! Elle paiera pour toutes les autres.

***

— Installez-vous, je vais prendre votre déposition. Nom ?
— Lagarde.
— Prénom ?
— Dominique.
— Vous avez un deuxième prénom ?
— Oui, Bertrand, c’est le prénom de mon parrain.
— Régime matrimonial ?
— Marié, un enfant.
— Né le ?
— 8 août 1988, Saint Dominique... Le 8 août...
— Eh ben, ça en fait des 8... Bon, quel est l’objet de votre plainte ?
— Je voudrais signaler un harcèlement sexuel dont je suis la victime.

La brigadière se recule sur sa chaise et me dévisage.
Elle aussi.
J’ai l’habitude.

PRIX

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Patrick Peronne · il y a
D'actualité...les femmes musulmanes viennent de créer Mosquemetoo ; paraît-il qu'à la Mecque, il s'en passe de drôles. J'ai bien aimé votre inversion des rôles... dans une société patriarcale où l'homme est encore roi, refuser les faveurs de ces dames interroge (sourire). Mon vote pour ce ttc bien écrit et très plaisant à lire.
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Claude Nallet · il y a
merci de votre commentaire.
Dans la mesure de mon possible, je vise à créer une "perte d'équilibre", à partir de laquelle je tente d'emmener le lecteur en voyage.

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Annaick Granier · il y a
Bien écrit et bien amené. le harcèlement concerne tout le monde
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Noels · il y a
Original et bien écrit. Mes votes.
Et aussi une invitation à découvrir http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/une-tres-breve-histoire-de-la-creation-1

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Zurglub · il y a
Excellent !
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Claude Nallet · il y a
merci de votre encouragement. Pour une fois qu'une séance chez le dentiste peut plaire !
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
De mon côté, je suis en compétition pour Imaginarius 2017 (sujet : la brume) : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Jean Calbrix · il y a
Surprise finale hilarante et pourtant la clef était dans le titre ! Bravo, Claude, pour ce bon TTC. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet qui devrait ne pas vous déplaire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous

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Brumelle · il y a
On oublie trop souvent que les hommes aussi peuvent être touchés et en souffrir ; merci pour ce texte qui remet un peu d'équité.
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Mo Raffourt · il y a
Bravo pour cette agilité !
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Marie · il y a
Je n’avais pas vu venir la chute. Texte intéressant, bien écrit, fluide, agréable à lire !
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Fred Panassac · il y a
Je suis ravie de vous lire ici, Claude, bienvenue sur Short Edifion (nous nous connaissons, saurez-vous deviner où nous nous sommes vus ?)
Si vous ne trouvez pas, deux indices : ma page d’accueil et la villle de Pau !
Quant à moi la chute je l’ai devinée d’entrée, je suis la reine des chutes (le prénom mixte, et puis les gens se trompent tout le temps depuis que je suis gamine et m’appellent Dominique) - en revanche j’ai suivi le cheminement avec délice, me demandant comment vous alliez amener l’objet du délit si je puis dire... C’est magistralement fait et très drôle, avec tous les must sur le thème du harcèlement (on ne parle plus que de ça...)
Mes 5 voix et peut-être aurez vous la curiosité de lire mes deux œuvres en lice actuellement, en particulier le poème de la Matinale dont la finale court encore pour 4 jours.

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Claude Nallet · il y a
Trop facile ! Noirs et Noires de Pau.
A ce proPau, dans votre phrase '"devinez où nous nous sommes vus ?", comment accordons-nous le participe passé avec l'écriture inclusive ?
Pour moi, ce n'est pas une difficulté, j'ai un prénom androgyne, merci mes parents, involontaires précurseurs !

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Fred Panassac · il y a
Tout d’abord Claude, je tiens à te faire remarquer que chez les Noires de Pau c’est le féminin qui l’emporte ! Les Noires de Pau sont pionnières en ce domaine car elles se sont toujours appelées NoirEs, bien que nombre d’auteurs y soient masculins. Et ça ne crée aucune polémique ! Pas besoin de cette fausse bonne idée d’écriture inclusive dont je n’ai même pas envie de parler, tellement les féministes qui la prônent se trompent de combat !!! Le plus ridicule étant ces professeurs qui prétendent que leurs élèves s’insurgent contre la règle en usage. C’est surtout parce qu’ils la leur ont très mal expliquée et qu’il font semblant de croire que la grammaire reflète la vie réelle ! Degré zéro de la démarche pédagogique. Nous n’avions pas ces états d'âme et ces frustrations artificiellement créées. Oui ton prénom est mixte (je préfère cela à androgyne) et cela me rappelle que beaucoup m’ écrivent « Frédéric » laissant tomber la queue, et même ici, malgré ma photo tout de même féminine sans équivoque, me prennent pour un mec dans leurs commentaires !!
Donc tu as compris que je n’écrirai jamais (sauf ici pour te répondre) « devinez où nous nous sommes vu.e.s »
J’ai déjà perdu deux minutes rien que pour écrire ce mot alors par pitié qu’on laisse nos pauvres enfants tranquilles avec cette lubie ! Très belle journée Claude.
Frédérique

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Claude Nallet · il y a
j'imagine bien que des personnes puissent souffrir avec cette question de la masculinité qui l'emporterait.(Au moyen-âge, il semble que la règle de la proximité s'appliquait).
Par exemple, question métier entre autres, je trouve la demande recevable et assez simple à intégrer (Maïeuticien pour sage-femme !), auteur auteure - etc ... (attention la pharmacienne est l'épouse du pharmacien parait-il)
Concernant l'accord de l'adjectif quand il y a plusieurs sujets, on peut résoudre aisément grâce à la courtoisie (je n'ose dire galanterie) : il suffit de mettre les sujets masculin en dernier dans la liste et les critères masculinité et proximité se superposent, c'est réglé ! Plus besoin d'écriture inclusive et indigeste.(Les vignes et leurs vins sont attirants ce début d'hiver).

Plus généralement, il s'agit de ne pas confondre sexe et genre, ce que des esprits embrouillants/embrouillés font en ce moment. On peut être une girafe ou une belette mâle même si ce ne doit pas être facile tous les jours ! (A ma prochaine réincarnation, c'est ce que j'ai choisi et je monterai une pétition pour qu'on m'appelle le belet !).
Jeu drôle à faire après quelques coups de rouge ce soir : question : quel le mâle de la chaise ? Le fauteuil bien sûr ! Et le mâle de l'huile ? Le vinaigre ! Et la femelle du couteau ? Aïe, il est bigame, lui : la fourchette comme épouse et la cuillère comme amante.(Dans leur ménagère à trois il y a déjà plein de filles, les petites cuillères et les fourchettes à escargot ! Et ainsi de suite ! La confusion genre/sexe peut donner du cocasse.

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