5
min

Il était... Il est encore une fois...

Image de Sibipa

Sibipa

93 lectures

75

Paul ne sait pas ce qu’il a depuis quelques jours, il se sent crevé. Sa tête est un vrai punching ball. Le moindre mouvement de son corps remonte en vibrations douloureuses jusqu’au cerveau qui le répercute en vagues répétées, du côté droit au côté gauche, du côté gauche au côté droit... Il devait aller chez le médecin hier mais il n’a pas eu le temps avec son chef toujours sur le dos.
Rentabilité-Efficacité-Dynamisme. Les trois maîtres-mots de la société qui l’emploie, R.E.D. Pour l’instant c’est lui qui est « red », rouge du haut en bas, de l’orteil jusqu’à la racine des cheveux. Il doit avoir au moins quarante de fièvre. Les deux cachets qu’il a avalés, il y a moins d’une heure ne l’ont pas soulagé. Il a les joues en feu et a beau se passer de l’eau froide sur le visage, elle lui brûle la peau. Pourtant il ne peut pas se permettre de rester à la maison. Il doit se rendre chez un nouveau client, monsieur Legrand à onze heures.

8 heures 30 : Gestes minimums- Enclenchement du marteau piqueur- Vrillage du cerveau- Oreilles bourdonnantes.
8 heures 45 : A peine habillé- Pas pris de douche- Mettre des mocassins- Pas la saison mais pas de lacets.
9 heures 10 : Pas envie de déjeuner- L’estomac retourné.

Et pendant ce temps-là, Marie dort. Marie, sa femme qui ne travaille pas, elle est en précarité installée.
Il est depuis trente ans dans la même boîte d’installation de volets roulants, stores extérieurs. Il est toujours sur la route à tirer le diable par la queue, à vendre le produit à des clients ingrats dans de belles maisons. Il faut du rendement, toujours plus de rendement. Le meilleur vendeur du mois est inscrit sur le tableau. Lui, il n’a jamais été sur le tableau. Son supérieur, monsieur Bonneau est autoritaire, parlant toute la journée de résultats, de quotas à atteindre, lui montrant des tableaux auxquels il ne comprend rien.
Il a fallu qu’il se mette à l’informatique, qu’il rentre des données, des chiffres, toujours plus de chiffres. Monsieur Bonneau lui dit qu’il est trop lent, qu’il est de l’ancienne école, qu’il faut vivre avec son temps.
Paul se sent dépassé, il a peur de passer à la trappe sans indemnité. Qu’est-ce qu’il fera à son âge avec sa femme qui ne travaille pas ?


9 heures trente : Une bonne heure de route- Pluie- Bouchons. Deux cachets d’aspirine pour le trajet- Pas abuser- tellement mal au crâne - Les jambes en coton.
10 heures 15 : Paul n’avance pas. Il est parti depuis un quart d’heure et n’a même pas atteint la voie express. Les klaxons impatients des voitures résonnent en stéréo dans sa tête. Il a envie de vomir pourtant il n’a rien mangé ce matin. Il ne peut pas s’arrêter sur le bas-côté, coincé dans cet embouteillage et en plus il ne voit rien avec cette pluie, le pare brise est embué.
Prendre un autre cachet, juste un mais il n’a pas pris de bouteille d’eau. Il l’avale à sec, sentant le cachet qui reste bloqué dans sa gorge. Il déglutit difficilement, la bouche sèche. Il a soif. Il se résout à descendre la vitre et la pluie fraîche lui fait du bien. Tant pis s’il est mouillé, il a tellement chaud.
11 heures : Voie rapide- temps dépassé- Pas regardé sa montre- Prochaine sortie.
11 heures 10 : La voiture halète sur la petite route de campagne, elle crachouille puis s’arrête brusquement, une fumée blanche sort du capot. Dans le champ d’à côté des vaches le regardent. Il s’extrait péniblement de l’habitacle en sueur et regarde autour de lui. Les vaches curieuses se sont rapprochées du fil électrique qui sépare le champ de la route. Elles lui semblent énormes avec des yeux étrangement fixes. Il détourne le regard de ces animaux bizarres et cligne les yeux. Il aperçoit une maison imposante à une centaine de mètres. Il n’a pas de parapluie mais la pluie l’apaise et surtout ce silence aux alentours. Si le tambour dans son crâne arrête de résonner, ce sera parfait. Il regarde à nouveau les vaches qui se sont éloignées, elles lui semblent normales.
11 heures 20 : Téléphoner- Explications- Trouver un garage dans le coin- Reste deux cachets- Attendre encore.

Les cent mètres initiaux le rapprochant de la maison se transforment en deux cent mètres, le chemin est plus abrupt et étrangement la maison rétrécit pour entrer dans un timbre-poste. Il s’assoit sur une bûche au bord du chemin et repose sa tête fiévreuse entre les paumes de ses mains. Il se sent épuisé. Il se laisse glisser sur le sol boueux et ferme les yeux.
Une demi-heure plus tard : La pluie s’est arrêtée mais la migraine est toujours là, fidèle comme une vieille amie et la maison s’est curieusement rapprochée. Il se lève endolori et avale les deux derniers cachets à sec, toujours la même sensation de blocage dans la gorge. Il aperçoit un petit bassin sur sa droite et sourit, il va enfin pouvoir se désaltérer. A son approche, il voit un poisson argenté qui saute de l’eau et tombe par terre en frétillant. Vite, il va mourir. Il veut courir mais ses jambes lourdes refusent l’accélération. Quand il arrive enfin près du bassin, il est vide et il n’y a pas le moindre poisson sur le sol. Il se retourne lentement pour éviter les secousses à son corps malade. Il est à deux pas de la maison qui est une modeste maison de campagne aux volets clos.
C’est bien ma veine, une maison de vacances ! Soupire-t’il
Il fait demi-tour pour rejoindre la route mais le sentier a disparu. Un grand champ de coquelicots s’étale sous ses yeux. Une main secoue son épaule. Paul se retourne sur un bonhomme rondouillard à la mine joviale.
-Vous n’auriez pas quelque chose pour soulager ma migraine, l’aspirine ne fait rien. Vous êtes médecin ?
On ne me l’a jamais faite celle-là, médecin ! Je ne suis que le cantonnier. J’ai vu une voiture sur la route en bas, alors je suis monté. Vous êtes chez les Garlande, mais ils ne viennent que les week ends et pendant les vacances. C’est moi qui aère la maison quand je passe dans le coin, avec cette humidité qui traîne, c’est que ça pourrit vite à l’intérieur.
La voix du cantonnier lui semble lointaine, il ne souhaite plus qu’une chose, dormir dans des draps frais, glacés. Le cantonnier tout en discutant a ouvert la porte et le pousse à l’intérieur.
- Tenez, asseyez-vous-là, vous serez bien. Je vais voir là-haut si je ne trouve pas quelque chose pour vous soulager.
D’un geste, il lui désigne un fauteuil qu’il distingue à peine à l’entrée du salon.
- Vous êtes pâle comme un linge, un peu de gnole va vous requinquer.
Au son de ce mot, Paul sent la nausée qui lui remonte du fond de l’estomac et se met à hoqueter. Il s’imagine la bouche ouverte, un entonnoir enfoncé dans la gorge tenu par un cantonnier hilare. Il l’oblige à boire toute la bouteille d’un coup puis une autre et encore une autre... Son ventre se met à gonfler, gonfler, s’arrondissant de plus en plus jusqu’à éclater d’un coup, vomissant tous les comprimés d’aspirine qu’il a pris depuis ce matin. Ils ressortent intacts, même pas mouillés.
Les yeux exorbités il saute sur le cantonnier et lui serre le cou de toutes ses forces. Ce dernier lutte un moment pour desserrer l’étau des mains meurtrières en vain. Paul relâche son étreinte sur le corps du cantonnier devenu flasque qui tombe sur le sol comme une poupée désarticulée. Une douleur violente lui plombe la poitrine. Il porte une main hésitante sur son cœur. Il ne peut pas stopper la cassure de son corps qui se plie en deux, vomissant le solde de sa vie.

Ce n’est pas la première fois que cette maison a vu la mort. Durant la dernière guerre, un jeune homme y a été torturé. On l’a retrouvé mort, un entonnoir dans la bouche, le ventre éclaté, des bouteilles vides jonchaient le sol. Il y a comme une odeur de sang qui flotte dans l’air depuis cette époque.

15H : Objectif non atteint. Pas d’inscription sur le tableau.

PRIX

Image de 2018

Thèmes

Image de Très très court
75

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jusyfa
Jusyfa · il y a
Une angoisse qui va crescendo au fur et à mesure de la lecture, quand même lu d'un bout à l'autre sans fléchir ! Bravo , je vote.
Sans vouloir vous obliger je vous propose ma nouvelle en finale du G.P automne 2018:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/a-chacun-sa-justice
Merci.

·
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Un texte qui fait monter la tension (en même temps que la fièvre) avec maestria ! Bravo, Sibipa ! Je clique sur j'aime.
Vous avez aimé Mumba. Aimerez-vous Ianna tout autant ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

·
Image de Bertrand
Bertrand · il y a
un délirium tremens
qui
comme un tableau de Munch
vient couper les fils de la réalité^^+5

·
Image de JACB
JACB · il y a
On hallucine aussi au rythme des cachets !!!! Un sombre Noir tapissé d'angoisse !
Viendriez-vous sur ma page à la rencontre de Miss Psycott Sibipa ?

·
Image de Jarrié
Jarrié · il y a
Pov'' cantonnier , il y est resté ! Manque plus qu'à mettre la tête de Dominique Pinon en vitrine ! Quelle délicate ..esse ! Bravo et bonne chance.
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
Merci pour votre commentaire et votre humour!
·
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Texte angoissant mais bien mené !
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
J'aime bien faire ça... angoisser... Je plaisant bien sûr! Merci d'être venue faire un tour...
·
Image de Jarrié
Jarrié · il y a
C'est du noir de noir ! bien écrit.
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
Je suis bien dans le thème alors! Merci d'être venu lire mon texte...
·
Image de Cétacé
Cétacé · il y a
Cauchemardesque? Attention, l'abus d'aspi est dangeureux!!! mon vote. Je vous invite à lire mon TTC? "écoeurant!", n'hésitez-pas. Cé
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
Une petite incursion dans le fantastique par petites touches... Je passerai faire un tour.
·
Image de Marsile Rincedalle
Marsile Rincedalle · il y a
RED dingue de votre texte !
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
Votre commentaire me fait rougir de plaisir!
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Cet homme qui n'entre pas dans le schéma "rentabilité-efficacité-dynamisme" finit par s'auto-détruire en quelque sorte dans cette crise de folie générée par la prise abusive de comprimés. On le suit avec inquiétude sans se douter pour autant de l'issue, bravo Sibipa et à bientôt !
·
Image de Sibipa
Sibipa · il y a
Merci pour votre commentaire détaillé et votre lecture de mon texte.
·