1557 lectures

690

Finaliste
Sélection Public

Encore une journée de passée. Longue, ennuyeuse. Je quitte le bureau. Une demi-heure de route pour rentrer chez moi. En temps normal. Ce soir, ça bouchonne un peu, je vais mettre un peu plus de temps. Le ciel est sombre, de gros nuages menaçants cavalent sur l’horizon. Les premières gouttes s’écrasent sur le pare-brise, je mets les essuie-glaces.
Quand j’arrive devant chez moi, c’est un véritable déluge qui s’abat du ciel. Le temps de sortir de la voiture et d’atteindre le seuil, je suis presque trempé.
Marie m’ouvre la porte. Petit bisou sur la joue.
— Entre vite, tu dégoulines.
Je reste planté sur le paillasson de l’entrée.
— Attends, je vais te chercher de quoi t’essuyer.
Elle revient avec une serviette.
— Jeanne n’est pas là ?
— Elle fait ses devoirs.
Après avoir ôté mes chaussures et mon pardessus, je me sèche un peu avant de m’avancer vers le salon. Jeanne, concentrée sur son livre de français, lève la tête et vient se serrer contre moi. Elle a dix ans, est belle comme un soleil.
— Tu veux que je t’aide ?
— Je veux bien réciter ma poésie.
Jeanne me sort d’une seule traite Le Cancre de Jacques Prévert. Elle le connaît par cœur. Je la félicite. De la cuisine me parviennent des odeurs sympathiques.
— Hum, ça sent bon, qu’est-ce que tu as préparé pour ce soir ?
Marie pointe le bout de son nez par la porte qui sépare les deux pièces.
— Dos de cabillaud sauce moutarde, gratinés au four. Et en accompagnement riz et une petite salade d’endives.
— J’adore.
— C’est prêt dans 10 minutes si tu veux.
Je me pose dans mon fauteuil préféré et j’observe Jeanne appliquée à ses devoirs en attendant de passer à table.
— C’est prêt !
Le couvert est déjà mis, nous nous installons tous les trois autour de la table de la cuisine. Marie est une excellente cuisinière, le repas est simple, mais divinement bon. Nous papotons gentiment, échangeant sur la journée écoulée, sur l’école de Jeanne, sur les activités de Marie, sur ma propre journée dans l’agence d’import-export où je bosse depuis 15 ans.
Le repas se termine. Je regarde l’heure à l’horloge murale de la cuisine. Déjà 20 h !
— M. Tresca, il va être temps pour nous.
— Je sais Lise, je sais.
Je me lève pour saisir l’enveloppe posée sur le buffet.
— Voilà, vous pouvez recompter, mais le compte y est.
Lise se lève, suivie de Nina. Elles s’habillent avant de sortir. Il pleut toujours.
Sur le seuil, Lise se retourne.
— On vous revoit la semaine prochaine ?
— Oui mardi comme convenu.
J’attends que les feux de la voiture de Lise disparaissent au tournant et je referme la porte sur la nuit qui s’est installée.
Je retourne dans le salon et j’allume la radio. Christophe Maé chante « Il est où le bonheur, il est où ? »
Sur la photo accrochée au mur, Marie et Jeanne me sourient.
C’était avant l’accident.
« Il est où le bonheur, il est où ? »
Pas dans l’illusion.
Pas dans le présent.
Je n’ai pas d’autre réponse.
Je crois que je pleure.

PRIX

Image de Hiver 2020
690

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Buono68 Buono-Grieux
Buono68 Buono-Grieux · il y a
WOW... c'est un texte magnifique et fort. BRAVO à toi... la fin est surprenante et d'autant plus forte qu'on ne s'y attend pas du tout !
Image de ELAJ
ELAJ · il y a
C'est très émouvant. Bravo pour faire passer tant d'émotion.
Image de Agathe A
Agathe A · il y a
C'est beau..
Image de Hervé Mazoyer
Hervé Mazoyer · il y a
La chute est violente et donne un tout autre relief à un cadre qui paraissait si heureux et serein. Vraiment bien ecrit mes voix pour vous.
Si vous appreciez le fantastique vous pouvez venir lire mon texte. Mais j ai un principe ne lui attribuez vos voix qu a la condition qu il vous ait plu.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-mort-viendra-den-bas
Merci beaucoup

Image de Domi Roca
Domi Roca · il y a
Le destin... beau texte
Mes voix

Image de PierreYves
PierreYves · il y a
"la nuit qui s'est installée", comme vous dites. Beau texte !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
L'absence est une présence lourde à porter. Un texte écrit du bout des mots, d'une douloureuse efficacité.
Image de coquelicot Coquelicot
coquelicot Coquelicot · il y a
tres douloureux, et écrit comme si de rien n'était... mes voix, Coquelicot, en concours pour portez haut les couleurs, si cela vous tente de changer d'univers
Image de Brune Hilde
Brune Hilde · il y a
Si j'aurais su j'aurais lu (avant de voter)
C'est dur... mais j'aime beaucoup!

Image de Del Lia
Del Lia · il y a
Infiniment triste, et pourtant il reste aussi la présence, la vie des autres, pour nous aider à surmonter l’absence. Toutes mes voix. Également en finale dans la catégorie Nouvelles, si vous avez le temps et l’envie, pour rire peut-être 💐 https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-question-8

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

NOUVELLES

Il neige sur le Colisée. De petits flocons légers et scintillants qui tourbillonnent autour du monument avant de choir sur le sol, dérisoires et inutiles. Nicolas Hoires reprend la boule dans sa ...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

Je ferme les paupières. Ma façon de profiter un peu plus du doux soleil de printemps qui picore ma peau. J’ouvre les yeux. Une petite brise bienvenue taquine le sommet des pins parasols. Le parc...