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Eddy Riffard

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Ce qui constituait jusqu’alors un simple bruit de fond devenait assourdissant. La cacophonie des grenouilles s’accompagnait de loin en loin de l’appel lugubre d’un oiseau tandis qu’un sifflement désagréable écorchait les oreilles. Au diable si les deux hommes savaient de quel animal il provenait.
Toute la faune nocturne de la Louisiane semblait se déchaîner.
Le bayou conservait son aspect de miroir sombre que rien ne troublait.
Les disparitions mystérieuses s’étaient accumulées ces dernières années dans cette région de l’Acadiane, ce qui alimentait toutes sortes de rumeurs.
Jeff et Norman s’attendaient presque à voir émerger une quelconque créature visqueuse et dégoulinante de ce cloaque dans lequel ils pataugeaient.
De fait, les formes de vie abondaient par ici. De multiples bruissements agitaient la végétation tandis que des animaux invisibles crevaient la surface de l’eau en grand nombre. À travers les appels massifs des grenouilles perçaient des bruits de remous, comme si de plus grosses bestioles se ruaient dans le bayou.

Avancer dans ce marécage demandait une concentration de tous les instants. Les pieds chaussés de hautes bottes de caoutchouc s’enlisaient dans une boue noire gorgée d’eau. Les en retirer ne s’accomplissait qu’au prix d’un effort de traction mille fois répété. Les traces de pas se remplissaient d’une eau croupie, futur point de ponte des moustiques qui virevoltaient en essaims au-dessus des eaux stagnantes. Le faible courant entraînait le liquide chargé de choses ignobles vers le golfe du Mexique, mettant à jour un enchevêtrement de racines infranchissable en certains endroits.

L’objet de leur quête apparut après un ultime méandre.
Comment pouvait-on habiter ici, sans le moindre confort ? C’était une des singularités de la Thibaudault. À Cameron, on murmurait cette métisse sans âge versée dans les pratiques vaudou. Toujours est-il qu’elle exerçait une grande influence au sein de cette communauté de Cajuns dont elle était la doyenne.
Les autres membres de ce groupe humain aussi conservaient leur part de mystère. On ne les voyait apparaître en ville qu’en de rares occasions, une ou deux fois dans l’année en fait, lorsqu’ils venaient acheter en gros tout ce qu’ils ne pouvaient tirer des marécages.
À contempler cette zone désolée, il était difficile d’imaginer de quoi ils subsistaient, mis à part la chasse et la pêche. À moins qu’ils ne mangent les grenouilles, en ce cas, ils pouvaient faire bombance chaque jour.
Ce sont plutôt les serpents et les alligators qui inquiétaient les deux compères, la nature des bruissements alentour n’en devenait que plus angoissante, d’autant qu’ils devaient s’abstenir de faire usage de torches électriques.
Heureusement, les plus gros prédateurs restaient en théorie dans le bayou et sur les berges.

La maison de la Thibaudault se dressait maintenant à une dizaine de mètres. Aucun chien ne se manifestait. À la clarté froide de la lune, la bâtisse de bois prenait des allures spectrales. Les deux complices échangèrent un bref regard chargé d’appréhension. Les fenêtres ne laissaient filtrer aucune lumière. Seul le coassement des grenouilles donnait un semblant de vie aux lieux. Les deux hommes finissaient par s’y habituer et c’est d’un cœur plus léger qu’ils entreprirent de crocheter la porte. La serrure d’un modèle dépassé n’offrit qu’une résistance symbolique.
Restait à dénicher ce fameux trésor en or et bijoux dont la rumeur faisait état avec persistance.
Le faisceau électrique de leurs lampes réduit au maximum, les deux complices explorèrent la pièce pauvrement meublée pour ne découvrir que des vieilleries et des objets utilitaires.
Peut-être le magot se trouvait-il dans la chambre à coucher, située du côté opposé, derrière un simple panneau coulissant percé de trois vitres dépolies.
Dehors, un oiseau inconnu commença à pousser une série de plaintes mélancoliques.

L’occupante des lieux gisait sur le ventre, le visage dissimulé par ses longs cheveux noirs. En un instant, elle fut bâillonnée et ses mains ligotées dans le dos à l’aide d’une cordelette.
La fouille de la chambre ne donna rien. Pas le moindre objet de valeur, la plus petite pièce de monnaie. Les rumeurs qui couraient la ville se révélaient sans fondements. Restait à oublier toute l’affaire. Il ne manquerait plus qu’ils se fassent surprendre par les autres membres de la communauté. D’après ce qui s’en disait, mieux valait éviter de les rencontrer. Pour l’heure, les lieux demeuraient paisibles. Trop peut-être.
— Tu n’entends rien ?
— Non.
— Justement, les grenouilles... On ne les entend plus.

Les batraciens s’étaient tus, communiquant leur silence de proche en proche, jusqu’aux limites d’une zone bien déterminée dont la maison constituait le centre parfait. Les marais baignaient dans un calme quasi surnaturel. L’absence de bruit se doublait d’une totale immobilité de l’air.
Pétrifiés, les deux hommes perçurent un son ténu qui se transforma en un clapotis toujours plus proche. Une trentaine de Cajuns finirent par les encercler. Les armes blanches dont ils étaient munis renvoyaient leur éclat métallique à la lueur des lampes.
Bientôt, deux nouveaux corps rejoindraient les dizaines qui pourrissaient dans les fondrières.

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
la torpeur fangeuse du Bayou -j'y suis passé vite fait et pas envie de mieux connaître!-, la fin glauque bien dans le récit ; très belle œuvre qui me donne des réminiscences du film de Bertrand Tavernier, "brumes électriques" le titre, je crois.
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Eddy Riffard · il y a
Avec un tel cadre, rien de plus facile que de créer une ambiance.
Je ne n’ai pas vu le film que vous citez, mais connaissant Bertrand Tavernier, ça doit être du lourd.

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Patrick Gibon · il y a
du très bon et comme toujours, ce que j'adore chez Tavernier, c'est qu'il se renouvelle toujours et crée des kruks où on ne l'attend pas, va le voir en streaming, tu ne seras pas déçu si tu aimes le lascar!
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Eddy Riffard · il y a
Le sujet est intéressant, je regarderai ça prochainement. J’ai actuellement un stock de films à visionner...
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Lalili · il y a
Ambiance tropicale très bien rendue et en plus, un suspense d'un beau réalisme cru. Je vote.
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Benjamin Sibille · il y a
Bien mauvaise pub a nos cousins d Amérique mais on retrouve toute l ambiance des trous perdus de louisiane. Un voyage? En tout vous.nous avez emmené
Si vous voulez d' autres exotismes https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-cheval-et-la-fleche

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Utilisateur désactivé · il y a
Ambiance inquiétante et lourde bien retranscrite...bon moment de lecture pour moi.
"Funeste amour" chez moi si le coeur vous en dit.

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Mathieu Jaegert · il y a
On est immédiatement plongé dans l'atmosphère pesante et moite. On ne sort pas indemne de ce genre de lieu...quand on en sort ! Bravo !
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Maour · il y a
Un peu d’exotisme et beaucoup de créativité ! Bravo ! C’est drôle, je l’ai dit à quelqu’un d’autre pour son texte il y a quelques jours, mais j’ai L’impression De retrouver du Le Clézio chez vous aussi...
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Eddy Riffard · il y a
Hasard troublant, hier soir je repensais à « La ronde et autres faits divers » lu il y a longtemps déjà. Je vous remercie de la comparaison d’autant que j’apprécie cet auteur.
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Maour · il y a
IL doit y avoir quelque chose danse l’atmosphère ces temps-ci...
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Diamantina Richard · il y a
Un très bon récit où le suspens est bien présent, j'ai beaucoup aimé. Merci d'avoir déposé vos voix sous ma nouvelle ça m'a permis en retour ce bon moment de lecture. Au plaisir
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Eddy Riffard · il y a
Tout comme les réussites, les plus grands plaisirs sont partagés. Merci à vous.
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Christine Śmiejkowski · il y a
Avant la chute, ce n'est pas fini et ici pour eux, ce sera plus que la fin...
Il faut toujours se méfier de qui peut arriver à la fin...
Pareil chez moi : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/belle-marquise/
Là aussi, avant la fin, on ne se méfie pas ...

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Eddy Riffard · il y a
La chute constitue l’instant crucial, peut-être devrions-nous faire l’impasse sur le reste ?
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Ludivine_Perard · il y a
toutes mes voix, votre récit est vraiment bien mené =)
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Eddy Riffard · il y a
Merci pour votre retour.
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