"I want my island back"

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L'écriture est une exigence, une ascèse  [+]

La victoire électorale, en Grande Bretagne, des "quitteurs" n'est encore, en cette fin du mois de juin, ni une bonne ni une mauvaise nouvelle. C'est un fait démocratique. Ce que cela sera, en bon ou en mauvais, c'est l'avenir seul qui nous le dira. Car manifestement ce fameux Brexit, la surprise passée, va être exploité au maximum par chaque camp pour tenter d'imposer à l'Union Européenne réduite une inflexion dans un sens ou dans l'autre.
C'est qu'en effet, la tradition authentiquement démocratique du Royaume Uni a pour conséquence une seule unanimité: tous savent que ce qui est sorti des urnes sera suivi d'effet. Ce n'est donc plus la parenthèse européenne de la Grande Bretagne, aujourd'hui refermée après plus de quarante ans, qui va faire l'objet de débats et de luttes, c'est le destin de l'UE sans la Grande Bretagne.
Chaque camp est bien décidé à faire valoir sa lecture des événements: les européistes, ceux qui disent professer le rêve des États-Unis d'Europe, se sont engouffrés dans le résultat pour affirmer qu'au fond à quelque chose malheur est bon et que cette sortie de la Grande Bretagne, le pays le plus hostile à toute dilution dans une supranationalité, allait permettre de relancer un projet selon eux en panne depuis trop longtemps, celui d'un fédéralisme toujours plus poussé.
À l'appui de leurs espoirs ils font valoir que ce projet avait pâti d'être en permanence combattu et empêché par les britanniques. Ces derniers, bientôt désamarrés du continent et retournant vers leur cher "grand large" à bord de ce qui est peut-être, du fait de Mr Cameron, un nouveau Titanic, laissent à quai une Union Européenne affaiblie, mais qui doit et qui va pouvoir reprendre sans entrave sa construction fédéraliste.
En face de ces europhiles, il y a deux catégories, d'abord les eurosceptiques continentaux, en réalité europhobes, qui ne regardent pas du tout le résultat du scrutin de ce 23 juin comme une catastrophe dont il va falloir se relever, mais bien comme un modèle à suivre sans délai. Nationalistes revendiqués, ils rêvent tout haut d'une dislocation de l'UE, de laquelle chaque État membre pourrait se retirer à la faveur d'un vote analogue à celui des Britanniques.
Et puis il y a les amoureux de l'Europe, de ses richesses patrimoniales innombrables ajoutées au fil de tant de siècles, de ses trésors culturels, de toute son histoire, de ses langues, c'est-à-dire de tout ce qui constitue ses nations, dont aucune ne mérite de s'effacer. Ceux-là ne confondent pas la nation et le nationalisme; ils savent que le second est presque nécessairement une machine de guerre de l'un contre les autres, d'un pays qui cherche à dominer les autres. Et ils se plaisent à expliquer qu'au contraire les peuples qui aiment vraiment leur nation sont capables d'aimer aussi les autres nations et les autres peuples, les peuples de ces nations.
Ces Européens-là se reconnaissent assez bien dans ce moment de l'histoire où Charles de Gaulle a magnifiquement résumé le projet européen auquel il ne croyait pas en mimant les sauts de cabri de ceux qui ne savent que répéter en boucle "L'Europe, l'Europe, l'Europe". N'est-ce pas justement cette Europe-là qui a échoué, celle qui prétend à la fois fondre toutes les nations européennes dans un même creuset et imposer au peuple le seul modèle économique ultra-libéral et libre-échangiste, machine à fabriquer du chômage de masse et de la rancœur généralisée ?
Quelle Europe pourrait alors réussir ? Celle qui, sur le plan institutionnel, abandonnerait officiellement tout projet fédéraliste en garantissant par des traités le respect des États-nations qui la constituent, et sur le plan social, renoncerait à imposer un modèle économique unique dont nous voyons bien chaque jour les effets délétères. En somme, une confédération minimaliste, souple et respectueuse des identités nationales, qu'il s'agisse de celle des nations réputées puissantes ou de celle des États territorialement plus petits ou économiquement moins développés.
Une confédération dans laquelle une monnaie, l'euro, serait commune, mais non unique. Une confédération où les uns, de tradition libérale, pourraient compter d'abord sur une économie privée, tandis que d'autres ne seraient pas mis en accusation, au nom de règles tyranniques, simplement parce que leur tradition accorde une place importante au rôle de l'État.
Cette Europe-là parviendrait sans doute en quelques années à faire de notre continent la première puissance économique -mais aussi morale, et même politique- mondiale, mais sans roulements de tambour et sans roulements d'épaules, simplement par l'effet d'un pragmatisme bien compris, adossé à un respect mutuel; et, bien évidemment, cette Europe-là redeviendrait aussi, dans ce climat assaini, le lieu du monde où la culture vivrait l'un de ses plus grands moments.
Vision édénique et naïve ? Bien au contraire: je vois avec une clarté aveuglante vers quoi nous mèneront, s'ils l'emportent, les nationalistes ou les fédéralistes: les premiers, incapables de tirer leçon des horreurs passées, vers de nouveaux affrontements sanglants entre peuples européens, les seconds, élite autoproclamée dépositaire de la seule vérité acceptable, à force de vouloir imposer leur vision grandiose des États-Unis d'Europe à des peuples qui voient les choses autrement, vers de véritables guerres civiles dont on voit se dessiner les linéaments.
Les Britanniques viennent de sortir. L'Europe des malheurs, L'Europe du malheur, elle, ne demande qu'à entrer. N'en doutons pas, tous ceux qui, dans les capitales et à Bruxelles ou Strasbourg sont responsables et coupables du gâchis actuel, ne reconnaîtront jamais leurs torts et vont tout tenter pour continuer à aller de l'avant dans l'impasse où ils conduisent les peuples, parce qu'ils ne savent faire que cela et parce qu'ils ne peuvent pas s'être trompés.
C'est donc aux peuples européens eux-mêmes de faire retrouver à notre continent un chemin qui mène quelque part, en refusant d'une part de s'entre-haïr et de s'entre-déchirer, d'autre part de devenir du savon au fond de l'infernal athanor des fondeurs de peuples.

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