4
min

I.O.T. (Internet Of Things)

Image de Olibrius

Olibrius

22 lectures

0

Je dormais à poings fermés quand le réveil a sonné. C’était encore le radiateur de la salle de bain qui appelait pour dire que j’aurais dû être déjà sous la douche depuis au moins dix minutes si je voulais être à l’heure au boulot.
Cinq minutes après, à peine levé, la douche a son tour essayait de me joindre pour dire qu’au train où j’allais, j’allais cesser d’avoir de l’eau chaude parce que le thermostat n’avait pas la patience d’attendre.

Je me suis donc lavé à l’eau froide à toute vitesse car la cafetière s’était mise en route et que je déteste le café tiède. J’ai quand même pu avec l’aide du sommier métallique envoyer un message à la cafetière pour retarder son débit mais je me suis mélangé les pédales avec les touches à ressorts, résultat, j’ai dû rester assis sur la chaise de la cuisine pendant cinq minutes en me morfondant jusqu’à ce que le café chaud arrive enfin. Le micro-ondes à son habitude avait déposé mes deux tartines grillées sur la table tandis que simultanément le beurrier les avait tartinées juste avant que la confiture de myrtilles ne vienne automatiquement recouvrir le tout d’une couche calibrée pour ne pas couler.

A ce moment là, j’ai pensé à mon smartphone que je ne retrouvais plus depuis deux, trois jours. Où avais-je bien pu le mettre ?

Mon pyjama avait bien tenté d’entrer en contact avec lui mais contrairement à son habitude, sa messagerie n’enregistrait pas de message et mon pyjama, en désespoir de causse, avait plaqué sa veste contre mon cœur et entre deux battements, je tourne environ à 90/minute, m’avait mis au courant de son échec.

Je suis resté un moment dubitatif face à toutes ces anomalies. Si j’avais pu entrer en contact avec mon smartphone, celui-ci m’aurait immédiatement indiqué où il se trouvait mais, face à son mutisme, j’en étais réduit à formuler moi-même, tout seul, mes déductions et il y avait longtemps que cela ne m’était pas arrivé. Etre ainsi livré à soi-même, tout le monde savait que c’était la pire maladie qu’on pouvait attraper de nos jours. C’était un peu, je l’ai lu sur histo.com, trouver par soi-même comme au XX° siècle le résultat d’une multiplication ou d’une division.
Certes, on pouvait pendant un temps limité remédier à cette autonomie du cerveau en se faisant vacciner avec une seringue audio-visuelle mais son efficacité n’excédait pas trois jours et il fallait au moins un délai d’une semaine entre deux injections. Il vaut mieux attendre me suis-je dit et ma cravate a approuvé...

Dans le métro, l’escalier mécanique m’a informé qu’il était temps de ressemeler mes chaussures si je ne voulais pas porter atteinte au réseau vasoconstricteur des trottoirs qui me conduit jusqu’au bureau car si ce réseau était endommagé, je ne pourrais pas retrouver ce soir le chemin du retour à la maison.

Au bureau, j’étais attendu car j’avais programmé plusieurs rendez-vous la veille.

J’étais en pleine conversation avec la banquette arrière de ma voiture sans chauffeur quand mon oreille droite a sonné. C’était mon smartphone qui ne m’a même pas laissé le temps de parler tellement il m’a engueulé. Il claquait des dents car il était glacé et j’ai mis du temps à comprendre ce qui lui arrivait car le froid l’empêchait de communiquer distinctement.

Voici la reconstitution des faits : quand, de retour des courses, j’ai mis les paquets de pain ionique, de légumes hydro-cautérisés, de poissons marélectrisées et de viandes pyrocéphalées au congélateur, je n’ai pas vu le smartphone en dessous d’eux et j’ai tout rangé comme ça, en vrac... et j’ai donc surgelé mon smartphone.

J’étais un peu inquiet car je connaissais le caractère très rancunier de cette marque de smartphone dont j’avais été informé par la conclusion des essais sur consommo.org. : bonne machine mais rancunière... Il était évident que nous allions être en froid un bon moment et que mon téléphone allait prendre un malin plaisir à me mettre des bâtons de glace dans les roues.

Cela n’a pas tardé : un froid sibérien a envahi l’open-space, une à une toutes les connexions ont sauté, il n’y avait plus moyen d’ordonner aux radiateurs de se remettre au chauffage ni aux différents appareils de reprendre leur marche. C’était comme s’il y avait une grève générale de tous les objets qui nous entouraient.... Je maudissais mon smartphone et sa vengeance scélérate...

Que voulez vous faire d’autre ? Inactifs, nous avons tous pour la première fois levé la tête et nous nous sommes aperçus que nous n’étions pas seuls dans cette salle immense. Il y avait au moins cent personnes non connectées qui ne s’étaient jamais vues. Tout le monde a commencé, d’abord par se voir, puis par se parler comme aux premiers temps du paléolithique :

- Vous êtes là depuis huit ans ?
- Moi depuis vingt ans !
- Comment vous appelez-vous ?

A côté de moi depuis au moins douze ans, il y avait Gilberte qui s’est présentée comme une ingénieur auto-régulatrice des transferts, déléguée au programme de restitution des données et j’ai été surpris qu’on puisse connecter autant de fils à une femme si jolie. Par la suite, j’apprendrai qu’on avait cerclé son opulente poitrine de contacts pour masquer quelque peu ses responsabilités et son décolleté. Gilberte m’a prêté son smartphone et j’ai pu appeler à la rescousse un logiciel espion pour qu’il se mette en travers de la route de mon smartphone devenu mon pire ennemi personnel mais aussi le pire ennemi de la société à qui nous devions d’être ce que nous étions.

Tout est rapidement rentré dans l’ordre, mon smartphone a été neutralisé, nous nous sommes tous déconnectés, nous avons repris notre travail, à nouveau, nous avons baissé la tête sur nos machines sans ne plus voir personne... Tout était redevenu comme avant, j’avais ressemelé mes chaussures et ne pouvais plus dévier de mon chemin.

Pourtant, il s’est passé quelque chose d’étrange au niveau des objets tant avait été profonde leur émotion de se voir réduits à l’arrêt et si brutalement congédiés, du jour au lendemain, par la volonté d’un simple smartphone congelé.

A notre insu, tous ces objets, pourtant à notre service, se sont réunis entre eux, je veux dire qu’ils se sont par je ne sais quel moyen connectés ensemble ce qui leur a permis d’élaborer quelque chose en commun.

Ce qu’ils ont élaboré porte un drôle de nom qu’ils opposent à leur fonctionnement sans interruption. Ce nom, attendez que je m’en souvienne, oui, c’est ça, ce nouveau nom qui les regroupe tous, c’est : syndicat...
0

Vous aimerez aussi !

Du même thème

Du même thème