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Grégoire Delage

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Aujourd’hui, je vais vous parler de Célestin. Célestin a deux particularités : la première est que c’est mon ami d’enfance, la seconde est qu’il est hypocondriaque. Célestin somatise à la moindre angoisse et angoisse à la moindre douleur. Bref, il tourne en rond depuis qu’il ne tourne pas rond. C’est-à-dire depuis toujours, c’est sans doute pour ça que c’est mon ami d’enfance.

Célestin n’a pas de chance dans la vie. Il a eu trois méningites, de nombreux cancers, quatre fois le sida, une tumeur au cerveau et quelques hépatites. Pourtant, dans son malheur, Célestin a quand même du bol : il a toujours guéri de ses maladies sans jamais mettre les pieds à Lourdes.

Depuis deux mois, Célestin est à nouveau très inquiet. Il se plaint de douleurs abdominales. Surtout à droite, vers le foie ou l’estomac, il ne sait pas trop. Après tout, il n’est pas médecin, mais il a vu dans un dictionnaire médical que le foie se situait plutôt à droite sur l’échiquier anatomique. Même que cette zone s’appelle “l’hypocondre droit”. Ça aurait dû lui mettre la puce à l’oreille.

L’autre nuit, Célestin me téléphone à 4 heures du matin, terriblement angoissé, il se faisait de la bile à cause de son foie. Je lui ai signalé que, jusqu’ici, il avait guéri de toutes les maladies et qu’il n’y avait pas de raison pour que la baraka ne soit plus avec lui. Célestin est conscient de son hypocondrie, mais se plaît à dire : « Ce n’est pas parce que je suis hypocondriaque que je ne peux pas développer une maladie grave ». Célestin est un grand penseur. Il est anxieux, car sa douleur se réveille quand il appuie sur son estomac. Je lui ai judicieusement conseillé de ne pas appuyer sur sa panse et lui ai rappelé qu’il avait déjà procédé au kit complet d’analyses médicales et que celles-ci s’étaient révélées négatives. « Oui, mais mon docteur m’a souhaité bon courage quand je suis sorti de son cabinet, il doit bien se douter que j’ai un truc grave et il n’ose pas me l’annoncer. Je dois avoir un problème hépatique rare. Quelque chose qui échappe aux médecins. Une sorte de cirrhose en plaques, je crois que j’ai déjà lu ce terme sur un site Internet. De toute façon, c’est de ma faute, j’ai trop fait d’excès ces derniers mois. Il faut que je cesse de boire, que j’arrête les cocktails mondains. Et puis, ils ont pu se tromper dans les analyses. En attendant, je dois prendre rendez-vous avec un spécialiste du foie. Comment ça s’appelle un spécialiste du foie ? ». Là, j’ai volé dans les plumes de mon ami en lui répondant que le spécialiste du foie s’appelait un volailler, puis je l’ai traité de deux ou trois noms d’oiseaux et l’ai accusé d’être responsable du trou de la Sécu avant de lui raccrocher au nez.

Comme j’avais des remords, j’ai rappelé le fâcheux pour lui préciser que le spécialiste des maladies du foie s’appelait un hépatologue.

En essayant de me rendormir, j’ai pensé que ça devait faire quelque chose de prendre rendez-vous avec un hépatologue. Si dans un dîner vous dites que vous êtes suivi par un hépatologue, soit on vous fait répéter, soit ça inspire rudement le respect. « Un hépatologue ? Et, euh, sinon, tu reprendras bien des rognons ? ».

C’est en ces termes que, quinze jours plus tard, Célestin m’a narré ses exploits chez un grand ponte de la rive gauche, spécialiste de l’hypocondre droit et hépatologue épatant : « Je suis arrivé en sueur, il m’a fait entrer dans son cabinet et, dans la panique, je me suis assis à sa place. Après trois minutes d’examen - à peine trois minutes, tu te rends compte ? - il m’a déclaré que, jusqu’à preuve du contraire, je n’avais rien au foie. Il m’a annoncé ça froidement. Jusqu’à preuve du contraire ! Mais n’est-il pas là pour me prouver le contraire justement ? On ne peut plus faire confiance à la médecine. Ou alors c’est le bas des poumons qui est touché. C’est possible, ça, que ce soit le bas des poumons puisque j’ai un peu mal à ce niveau. Tu crois pas ? ».

Ce jour-là, j’ai pris conscience que mon ami d’enfance était incurable et que la médecine ne pourrait effectivement plus rien pour lui. Cette pensée m’a profondément attristé et, depuis, j’ai un peu mal derrière la tête. Il faudrait que j’aille consulter, j’ai peut-être un truc mortel.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Je relis avec délice votre très humoristique TTC, Grégoire !
Ce message aussi pour vous informer que mon sonnet Roberto, que vous avez soutenu, est désormais en finale. Vous pouvez le soutenir à nouveau si vous le désirez : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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Michu Brochel · il y a
J'ai beaucoup aimé.
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Chateaubriante · il y a
l'hypocondrie, c'est contagieux, alors ?
cette douleur à la tête...
vous avez bien fait d'adopter un ton humoristique pour évoquer une "maladie" handicapante pour le concerné et ses proches
des répliques et réflexions très drôles

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hortense granval · il y a
Eh oui, la vie est "un truc mortel" ! Texte bien écrit, alerte et plein d'humour !
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Aline Marteville · il y a
Alors, parfois, on apprend (via ultra-paNET, une voyante extra-luz-cidre {mais pas bourrée, sinon ça ne compte pas }, etc.. ) qu'un jumeau vous fait de la concurrence; une concurrence sombre, bien sûr. (non, ce n'est pas en contradiction avec l'extra-LUZ-cidre : bien au contraire, voyez-y plutôt une complémentarité probante)
C'est pas un peu angoissant, ça?
Hein, dites ?
Le bon truc, c'est donc de lui fourguer tous ses tics, ses tocs, ses tiques et ses toques; ses rates ratées, ses poux-monts fumeux, ses cyrroses du tibia.
Par écrit, par satellite, par écrit, par vaisseau inter gale-art-tique, par écrit ; par écrit, aussi✍️ : tout moyen sera environ valable.

Et alors là, MIRACLE !
la guérison est au bout du tunnel !
Les zinzin t'est- ce Tintin retournent en paix au Château de Moulins'art, les rotules se la coulent douce, et le foie s'aligne (lui aussi, un peu en douce) sur la ligne de l' Horizon Merveilleux.
Et la Sécu vous envoie ses vœux assortis de ses félicitations. (ou l'inverse.)
Donc, bravo, Grégoire !
Et douce chance !

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Line Chatau · il y a
"J'ai a rate qui s'dilate, l'estomac bien trop bas "etc, etc.... Pauvre Célestin, il li en faut du courage pour supporter toutes ces maladies imaginaires. Mes voix pour le soutenir! +*****
Si le coeur vous en dit je vous propose 'L'Orchidée rouge", dépaysement garanti!

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Chantal Noel · il y a
Vous me rendez malade ! Mes voix !
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Laura Mazzoni · il y a
Quel texte de malade ! J’adore
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JARON · il y a
Bonsoir Grégoire, un très beau récit bien écrit et agréable à lire, bravo pour les jeux de mots, sacré Célestin. mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour "mondes parallèles" en finale du court et noir merci d'avance et belle soirée. https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/mondes-paralleles-1
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Jean Calbrix · il y a
Ah oui, l'hypocondrie est contagieuse, on aurait dû vous avertir Grégoire ! En tout cas, bravo pour ce texte d'un humour savoureux : "Il a toujours guéri de ses maladies sans mettre les pieds à Lourde", "Une sorte de Cirrhose en plaques", "Un hépatologue épatant" On en redemande. Vous avez mes cinq voix !
Je vous invite à lire mon sonnet "Roberto" si vous avez un peu de temps : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/roberto
Bonne journée à vous.

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