Hors du temps

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"L’art ne tombe pas du ciel, il n’y a pas d’élus. C’est du travail, de l’acharnement, de la sensibilité cultivée. Et les portes sont grandes ouvertes. On s’en fout des diplômes, de  [+]

Je ne sais par où commencer. Des flots d'émotions me submergent. Je suis assise dans ce bar, avec mon amie d'enfance. Rendez-vous quasi quotidien. Décor habituel. Ambiance coutumière. La lumière est opaque. Opaline.

Temps de suspens dans notre discussion, moment de silence sans gêne que seuls peuvent partagés les personnes qui se connaissent bien : les mots dits entre nous ne sont plus toujours ceux qui sont les plus essentiels. Et mon regard dérive à travers la baie vitrée du café.

Les gens passent dans mon champ de vision puis disparaissent comme ils sont venus. Ils ne laissent aucune trace, aucun arôme après leur passage. Ce sont juste des passants, qui marchent le long d'une rue. Des bus, des femmes, des hommes, des enfants, seuls ou à plusieurs ; tout ce petit monde grouille sous mes yeux, et c'est comme si je ne vivais pas parmi eux. Tout s'écoule autour de moi, sans réalité palpable.

Un éclair de maturité – peut-être les prémices du passage à l’âge adulte - me fait dire que ça n’est pas triste ; au contraire, nous sommes tous des passants dans une rue : l’essentiel, ce sont les croisements, non les routes parallèles.

La machine à café s'enclenche et me fait sursauter ; pendant un moment je n'entends plus les paroles de mon amie. Je vois ses lèvres bouger, sa tête s'agiter, ses yeux me fixer, mais je ne distingue pas le son de sa voix. Ce sont quelques secondes pendant lesquelles je m'amuse à deviner - selon la forme que prend sa bouche - le sens de ses syllabes étouffées à mes oreilles.

Et puis, le bruit de la cafetière s'arrête net. J'entends seulement la fin de sa phrase, en devine facilement le début : nous ressassons tous les mêmes choses, éternellement.

J'aime ces instants suspendus passés dans un café à discourir de tout, de rien, de choses importantes, ou futiles. Nous refaisons le monde, nous rêvons, nous dressons le bilan des choses, des gens qui croisent nos vies ; nous parlons du passé, du présent, de l'avenir, avec une même ardeur, et un même espoir partagés.

Aujourd'hui, les sujets s'enfilent et nous semblons y trouver une coordination. Nous parlons de nos ex respectifs. De la déchéance du mien qui me paraît maintenant absurde sous tout point de vue, dont l'existence même me paraît désormais absurde. Je lui renie toute espèce d'importance dans ma vie. Signe universel d’une fin de liaison : plus aucun sentiment, d'aucune sorte ; pas de haine, plus d’amour, seule reste l'indifférence. Il n'est plus rien pour moi, je ne suis plus rien pour lui: séparation de deux rives qui se sont épousées pour un instant. Pourtant, demeurera toujours quelque chose, une trace, dans cet espace temps intime qu’est mon histoire personnelle.

Et puis, vient ce moment que j'adore : elle commence à rêver, me fait partager ce rêve à voix haute. Je vois ses yeux briller, la foi valser dans ses pupilles. Elle me parle de notre avenir, dessine les lignes de notre futur idéal et je visualise sans mal les images qu'elle me peint. L'espoir étincelle dans le creux de nos pupilles dilatées, nous nous laissons séduire par la possible réalisation de nos rêves. Après tout, rien n'est impossible.

Elle prend son paquet de filtres sur la table ; d'une main agile et habituée, en sort un du sachet, fait ensuite le même geste pour extraire une feuille et un peu de tabac. Elle le pose sur la table, le rassemble en petit tas, pour ne pas perdre une miette. Je la regarde faire, attentive à la grâce de ses gestes.

J’admire ses mains, l’aisance de ses gestes, quelque chose en elle m’attire, une attraction humaine... Ma perception physique sans aucun doute de notre connexion psychique en cet instant.

Je m'en roule une à mon tour. Un léger moment de silence volatile intervient à nouveau sans gêne.

Elle me parle ensuite de la marche du monde, ou plutôt de son désordre. Elle me dit que la société n'est plus vraiment humaine désormais, que les gens sont hypocrites, que le monde tourne fou et que tout cela lui fait peur. Je ne trouve rien à répondre – même si, selon moi, c’est peut-être un peu réducteur mais je ne sais pas comment dire cela, je n'ai pas encore trouver les mots pour l'expliquer.

Nous avons tous peur de ce désordre informe, nous nous perdons dans la terreur d'une société confinée. Nous n'arrivons pas vraiment à savoir ce que c'est. Nous savons juste que c'est là, que c'est présent, lorsque nous nous éveillons, le ventre crispé, ou que nous sommes tout à coup pris de nausées.

Et puis elle me regarde et m’offre ce sourire qui me dit : nous pouvons nous en sortir, même si tout c'est triste, même s’il faut se battre, même s’il faut en mourir. Et je veux la croire.

Je pose les lèvres sur ma tasse à café. Il est froid. La table est couverte de grains de sucre. J'ai déchiqueté des petits bouts de papier un peu partout, tic nerveux, réflexivité intense, geste inconscient. Mes doigts ont pris la couleur rouge de l'emballage du sucre. Je les observe un instant.

Des idées volatiles, intouchables, perturbent mon esprit en veille. Je regarde les gens, ils continuent de passer. Ils ne s'arrêtent donc jamais ? Non, me dis-je, puisque s’arrêter, c’est mourir.

Le serveur vient encaisser. Nous nous levons. Nous sortons. Le moment est terminé.
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