Hors des clous

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Finaliste
Jury
Image de Hiver 2021
Le problème, avec l’environnement, c’est qu’il faut le supporter ; et celui de Mélanie était devenu insupportable. Globalement, les gens de son entourage lui reprochaient deux choses : son embonpoint et son obsession de la littérature. Si elle avait le choix, bien sûr qu’elle n’attendrait pas pour poser sa démission, et quitter ce magasin de bricolage ; mais elle avait besoin de son salaire, pas seulement pour s’acheter du chocolat et de la confiture, mais également pour se payer son livre quotidien.
Le plus méchant était son patron. Il lui montrait régulièrement, en exemple, la jolie Samira qui grâce à son corps parfait marchait plus vite que la moyenne. « Le temps c’est de l’argent », lui disait monsieur Reboul, et Mélanie ne lui répondait plus, elle préférait rejoindre son rayon qui proposait toutes les tailles possibles de vis et de clous. Leur rangement procurait à Mélanie le seul moment de calme de sa journée, car le plus souvent on l’obligeait à remplacer une caissière malade ou occupée à profiter de son 1/4 d’heure de pause.
Pendant les siennes, de pause, Mélanie lisait. Et quand vraiment les livres ne lui permettaient pas d’oublier parfaitement sa vie d’employée en libre service chez Brico Star, elle souriait quand même. Ces jours-là, ces moments où tout était si gris, étaient finalement des jours bénis. Elle regardait avec impatience la petite aiguille tenter vainement de rattraper les deux grandes, et à « moins dix » elle commençait à se préparer à dégainer sa carte de pointage, à enfiler son manteau, et à se ruer dans sa voiture.

Quand elle se garait devant l’immeuble, l’ambiance nocive de Brico Star était presque un mauvais souvenir ; au deuxième étage, elle était oubliée.
Elle ne cognait jamais très fort, elle prenait même le soin de parfois simplement effleurer la porte.

— Qui m’emmerde ?

Gilles Babille avait du savoir-vivre mais ne le consacrait qu’à lui-même. Célibataire, il n’aimait pas les femmes. Son père, un militaire convaincu, lui ayant inculqué « la haine du pédéraste », il ne lui restait plus que ses onze chats pour calmer son besoin d’affection.

— C’est Mélanie, monsieur Babille...

Quand c’était Mélanie, il ouvrait toujours sa porte.

— Vous étiez passée où ? Ça fait longtemps que vous n’êtes pas venue !

Effectivement, Mélanie ne venait chez lui qu’en derniers recours.

— Déshabillez-vous et prenez la pose...

Mélanie commençait toujours par son large pantalon qu’elle pensait efficace pour passer inaperçue, elle continuait en enlevant son gros pull, et quand il ne lui restait plus que sur la peau son soutien-gorge et sa culotte rouge (la couleur préférée de monsieur Babille) elle prenait son temps. Elle libérait sa grosse poitrine comme si elle se libérait, elle, du carcan social qui la faisait passer pour une femme qui avait abandonné l’idée de plaire. Elle montrait ses grosses fesses dans le miroir de l’entrée, faisait glisser la culotte jusqu’à ses chevilles, qu’elle avait si fines, et enfin elle se retournait, nue, pour se montrer sans gêne dans toute sa splendeur.

— Vous êtes prête ? Alors prenez place...

Elle installait son postérieure sur le petit tabouret de bois. Elle savait se tenir en équilibre entre la terre et le ciel, et Gilles Babille prenait ses pinceaux. Il avait, avant cela, lancé le disque rayé d’un requiem acheté dans un bazar voisin. Son tourne-disque ne marchait pas, alors c’est lui qui sifflait. Il hésitait ensuite, en sortant de sa bouche une langue blanche, et trempait un pinceau dans une palette sans couleurs car financièrement Gilles Babille était dans une mauvaise passe ; ce n’était pas très grave, ses pinceaux n’avaient plus de poils depuis longtemps.
Il traçait dans le vide de belles courbes en se pinçant la langue, comme les grands artistes, quand ils jettent sur la toile les tourments de leur vie ; et si Babille n’avait pas de toile sur son chevalet, il savait faire semblant.

« Vous êtes la muse à Gilles, vous êtes ma Polymnie. Ma source à fables, mon creuset à sonnets, ma cavité à rimes, ma crique à quatrain. Quand je vous taquine, ô muse nue au corps si plein de vie que la chair en déborde, je change de dimension. Je sens déferler en moi les strophes qui vont bien. Je rimaille, je versife, j’acrostiche. Mes gestes de peintre sans toile font vibrer ma corde de trouvère. Continue de poser femme forte mais si fragile. Monte-moi tes seins qui ne tombent pas mais qui s’inclinent. Exhibe tes fesses larges car généreuses comme toi, dévoile ton ventre qui offre à ta toison cette marquise rose. Oui. Montre-moi ta beauté. Continue sans bouger de poser. Continue et tu l’auras ton poème. Vois comme je peins, vois comme tes courbes sont légères sur cette toile du vent... »

Mélanie vient de compter le dernier clou de son inventaire. Elle sait que bientôt son patron va lui demander combien de tablettes de chocolat elle a encore mangé pour être aussi molle. Il ne comprend pas qu’elle est tatillonne, qu’un clou n’est pas un autre clou, qu’elle serait capable de les différencier, de leur donner un nom à chacun ; quand elle sort d’une séance chez Babille elle se sait capable de tout. Et puis elle est si heureuse. Si pleine des mots de son peintre. Si gonflée par sa prose, comme la voile d’un galion qui l’aurait abandonnée nue sur cette plage de Bora Bora. Un homme à la peau sombre vient de la prendre entre deux cocotiers. En étiquetant sa boîte de clous elle tremble encore. Elle revoit le sexe brun posée sur sa poitrine tel un amant à consoler. Elle répond à un client qui vient de lui demander où sont vendus les bacs à douche : « Après le palmier, près des dunes, à l’abri d’un rocher... » Elle n’est plus chez Brico Star, elle est partie, et quand son patron lui demandera ce qu’elle « fiche encore » à ranger la même boîte de clous, elle lui répondra : « Je jouis. »
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Ralph Nouger · il y a
Belle histoire, érotisme. Ses séances de pose chez son peintre lui redonnent gout à la vie. Elle rêve au milieu de ses clous.
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VERONIK DAN · il y a
Très belle histoire et j'y pante mes 5 clous.
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Claire Dévas · il y a
Original et plein d'esprit, bien tourné :-) Mon soutien dans cette finale :-)
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Marc D'ARMONT · il y a
Un texte délicieusement hors des clous. Bravo
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Marie MOS · il y a
Bonne chance pour la suite.
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Frédéric Gérard · il y a
Je pose quelques noix de coco sur cette belle toile. Bonne finale
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Felix Culpa · il y a
Une très belle histoire très bien écrite ! Non seulement vous avez mes 5 voix mais je m'abonne à votre page !
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Fred Panassac · il y a
Très original, belle découverte et style jouissif pour réhabiliter les différences et faire taire les grincheux de chez Brico Machin.
Très beau titre aussi, bravo, à double sens.
Bonne finale et joyeux pronostic. Voici mes voix !

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Jane-renée Esteve · il y a
Bien joliment conté.
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Celine Nuzzo · il y a
Quelle écriture ! Quelle jolie histoire Et vive le chocolat

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