HOMO HISTORICUS

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Une amie qui m'est chère m'a dit que les mots nous guérissent de nos maux  [+]

Yves était un type sans histoires qui aimait l'Histoire et encore plus les petites histoires qui avaient trait à l'Histoire. Pour satisfaire son désir insatiable de lecture, il avait choisi le métier d'archiviste, quoi de mieux pour ce rat de bibliothèque ? Comme il avait de la suite dans les idées, il était parvenu au bout de quelques années à se faire embaucher dans l'Université de sa ville, au rayon...Histoire bien sûr.

Ah ! Quel employé modèle ! Yves apportait un soin tout particulier à ranger ses livres dans un ordre alphabétique qui ne souffrait aucune exception. Il était de l'ancienne école et bien qu'il disposât d'un environnement informatique performant et adapté à son travail, il s'obstinait encore à remplir des fiches cartonnées insérées dans chacun de ses livres. Les étudiants souriaient doucement à chaque fois qu'ils venaient emprunter un ouvrage mais aucun d'entre eux ne se serait permis de se moquer de ce vieux monsieur au dos voûté après une vie penché sur ses livres.

Ce que peu de gens savaient, c'est qu'Yves, une fois la bibliothèque fermée, ne rentrait pas chez lui pour la simple et bonne raison qu'il n'avait pas de chez lui. Il s'était aménagé dans une arrière-salle dissimulée, deux pièces dont une faisait office de chambre et l'autre de séjour. Il avait apporté en douce deux vieux fauteuils récupérés chez l'antiquaire de la rue Thiers et un vieux lit hérité d'une tante dont il avait oublié le nom. Certes, il n'y avait ni eau courante ni chauffage mais il avait les commodités de la bibliothèque pour lui seul tous les soirs à partir de 18 heures jusqu'au lendemain 8 heures. Jusqu'ici, personne ne l'avait démasqué ni le vieux vigile fatigué par ses rondes ni le président de l'Université qui résidait à l'étage au-dessus. Yves prenait soin de faire le moins de bruit possible et il savait depuis longtemps quelles lattes de plancher il fallait éviter de faire grincer.

Il passait des heures dans son fauteuil à lire et relire les épopées de ses héros de l'Histoire, de Vercingétorix à De Gaulle. Plus d'une fois, il s'était imaginé en maréchal d'Empire menant ses troupes à l'assaut pendant les grandes batailles napoléoniennes ou en chef wisigoth qui envahirait le royaume franc. Son imagination nourrie de toutes ces histoires débordait bien souvent et il n'était pas rare qu'il se surprenait à parler à l'Empereur en personne, devisant sur la meilleure stratégie à adopter pour telle ou telle position ou encore à mettre en garde Jules César contre les sénateurs romains.

Au fond, Yves savait bien qu'il était un vieux fou mais quel mal faisait-il en soliloquant dans son réduit ? Un soir pourtant, il crut bien voir la silhouette familière d'Henri IV se détacher sur son mur qui s'adressait à lui avec un fort accent du Sud-Ouest. Tu deviens vraiment sénile, pensa-t-il. Bientôt, il atteindrait la limite d'âge des employés de l’Éducation Nationale et il lui faudrait tirer sa révérence en effaçant toute trace de son antre.

Ce lundi-là, fidèle à son poste, il reçut la visite du recteur d'académie qui avant d'embrasser cette glorieuse carrière, avait enseigné l'histoire. Les deux hommes se connaissaient bien et il avaient en commun cette passion qui les unissait. Ils discutèrent longuement de la dernière polémique au sujet de l'identité du masque de fer. Bien sûr, Yves n'était pas de l'avis du recteur mais il ne serait pas permis de contredire celui qui évoluait très haut dans sa hiérarchie. Et quand la question de la retraite vint sur le tapis, Yves se renfrogna. La dernière ligne droite était en vue et le recteur lui fit bien comprendre que les trois prochains mois seraient les derniers.

Il n'y avait plus de temps à perdre, Yves ne pouvait se permettre de réduire à néant toutes ces années de travail. Le 1er juillet 2016, son dernier jour de travail, il fut prêt. Quand le vigile fit sa ronde ce matin-là, il aperçut un rai de lumière qui s'infiltrait sous la porte d'une vieille remise qu'il avait toujours vue fermée. Devant la porte, gisait le corps froid d'Yves qui, visiblement, avait mis fin à ses jours. La nouvelle fit grand bruit et l'émoi fut palpable au sein de la bibliothèque. On lui chercha de la famille, on n'en trouva pas, c'est comme si cet homme était sorti de nulle part. Néanmoins, le recteur et le président de l'Université firent en sorte qu'Yves eût droit à des funérailles d'une grande dignité.

Son successeur, nommé dans la foulée, était un peu du même bois. Passionné d'histoire, il avait cet air vieillot de ces gens qui passent leur vie le nez dans les livres. C'est lui qui découvrit le pot-aux-roses. En essayant de comprendre le système de classement de son illustre prédécesseur, il s'aperçut très vite que quelques ouvrages n'étaient pas à leur place ou du moins, qu'ils étaient en double. Intrigué par cette anomalie au sein d'une organisation qui, par ailleurs, était d'une précision sans faille, il se déplaça vers les étagères du fond et vit le premier tome d'une Histoire Universelle par Yves Le Bihan. Il ouvrit délicatement le livre à la première page et découvrit une œuvre tout à fait particulière où l'auteur s'adressait directement aux personnages historiques de la période choisie. Yves avait tout simplement retranscrit les entretiens nocturnes qu'il avait eus ou imaginés pour le moins, avec nombre de figures historiques, ce qui donnait un ton très original à son œuvre. Bien sûr, il trouva également l'indice volontairement laissé par l'auteur qui lui permettrait de trouver le deuxième tome. Il y en quarante-deux en tout, tous aussi passionnants les uns que les autres, de par leur format si particulier. Quelle était la part de vérité et celle laissée à l'imagination de l'auteur ? Nul ne le saura jamais mais Yves avait laissé une œuvre qui, si elle était souvent contestée, avait le mérite certain de faire aimer l'Histoire à des lecteurs improbables et c'était là son seul but.
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