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Hommage à cette inconnue

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Sensen

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Elle s'abat chaque fois méthodiquement, à intervalle régulier. Le voyageur que je suis l'observe et lui prête aisément, selon les circonstances, une certaine nonchalance ou, bien au contraire, un empressement des plus malsains. Toutefois, il faut bien reconnaître que, telle la justice et sans aucun sentiment, le verdict tombe, implacable et rigoureux, à chacun de ses mouvements. Indéniablement, aucun mortel ne la gouverne.

Je l'imaginerais volontiers forgeron frappant d'un geste précis son fer sur l’enclume. Il serait néanmoins plus approprié de la comparer à un pouvoir adjudicataire, tel un commissaire priseur actant parfois des valeurs indécentes. Le badaud fait semblant de l'ignorer. L'homme pressé, bien au contraire, sait la chevauchée.

Il s'agit de la trotteuse, principal témoin du temps qui passe. Elle donne la mesure. Toute l'année, ce métronome se met au service de l'orchestre géant qui compose notre société. Ainsi s'exprime l'asservissement assumé de l'humanité dont le génie a d'abord consisté à inventer de quoi mesurer la durée.

Parfois, en attente d'une correspondance, plongé dans un désœuvrement des plus complet, et réduit à ma seule condition de spectateur, j'apprécie pleinement le ballet des voyageurs dramatiquement prisonniers des objectifs qu'ils se sont fixés. J'ai alors tout loisir d'observer le pas de course d'athlètes taquinant l'horaire du train dans les escaliers souterrains, la courbure esthétique d'un revers de poignet et d'un regard porté à une montre bracelet, ou encore, l'agacement à peine voilé de paires d'yeux impatientes en direction de l'horloge d'un quai.

D'une gare à l'autre, l'écoulement du temps est un enjeu. Il se respecte ou se maudit. Tout dépend du voyageur et de sa ponctualité. De Paris-Nord à Denfert-Rochereau, d'Orsay-Ville aux Baconnets, nous serons chronométrés et jugés à notre ponctualité. Les mieux notés seront assurément les flegmatiques affichant une grande sérénité malgré un départ précipité.

Et qui me dit, qu'au détour d'un couloir d'accès, cette gracieuse jeune femme à talons que j'ai mainte fois aperçue ne serait tout simplement pas la trotteuse personnifiée ? Le bruit de ses pas, irréprochablement rythmés devrait m'en persuader. N'osant pas la saluer, de peur de l'inquiéter, je tente toutefois de lui témoigner à chaque fois une discrète mais bien sincère courtoisie.

J'ai conscience de me laisser aisément abuser, et au final, je ne souhaite pas m'avouer qu'il y a peu de chance qu'il s'agisse réellement de cette divinité, aussi parfaite soit la femme que j'ai croisée.

J'ai toutefois le plaisir chaque jour répété d'imaginer que ma galanterie sera d'elle remarquée dans ce monde exagérément chronométré.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Matthieu Kondryszyn · il y a
J'adore! Waouh! Génial! Le thème du temps me passionne. Bravo pour cette belle parenthèse dans mon emploi du temps chargé!
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Sensen · il y a
Merci à vous. Pour les histoires liées au temps et univers parallèle, je vous conseille la trilogie : Dernière correspondance, Les amateurs de Cognac et Le supplice du Marquis.
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Martine · il y a
Le temps qui passe, je le hais! Le tic -tac est insupportable puisqu'il nous dirige à chaque seconde un peu plus vers la tombe. Jolie découverte ce texte! Bravo pour cette jolie écriture... A la lecture, on sent un certain plaisir à prendre véritablement le temps d'écrire...
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Sensen · il y a
...et de rendre hommage aux femmes. Merci.
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Dimaria Gbénou · il y a
Un beau fil récital. Franchement j'adore surtout que les lignes sont empreintes de finesse et de délicatesse. Bravo. En passant, si vous avez le temps, je vous invite à voir mon texte en finale " Achou l'amour empoisonné ".https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/achou-lamour-empoisonne
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Sensen · il y a
Merci à vous.
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Lange Rostre · il y a
Belle imagination pour cette histoire de temps...long aiguille....
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Loodmer · il y a
La dictature du temps compté, personnalisée par les talons d'une gracieuse jeune femme. Belle idée, bien contée.
J'ai pris le texte le + court. Mes yeux ne me permettent plus les longs.

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Sensen · il y a
Mais, c'est déjà bien et je vous en remercie. Puis je vous conseiller de prendre un assistant de lecture ? Cela peut vous redonner du plaisirs de lire du long. J'espère que ce genre d'application existe encore.
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Loodmer · il y a
Merci, mais le long pour moi, ce sont les livres papier que j'emprunte à la médiathèque.
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Chantal PARPEILLA · il y a
Whaou ! Belle découverte votre style j'ai adoré et aimé bien sûr
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Sensen · il y a
Merci. Content que ça vous ai plu. Dans ce cas, je vous conseille aussi Dernière correspondance. Le style est plus classique. J'y ai beaucoup soigné le décors et inséré un petit débat philo et artistique.
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Gali Nette · il y a
Belle imagination narrative sur le temps qui file...
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Douceplume · il y a
Enivrant, je me suis laissé embarquée, le temps s'est arrêté
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Virgo34 · il y a
Une femme qui trotte, c'est une trotteuse... Alors pourquoi ne pas assimiler les deux... Un texte empreint de poésie sur la fuite du temps, le thème privilégié des poètes et qui m'a bien plu. +5
Je suis en finale du Prix Imaginarius avec un conte pour enfant que je vous invite à lire pour éventuellement le soutenir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/larmee-des-ombres

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Françoise Mornas · il y a
Un récit léger et joliment écrit ! Mais la fameuse trotteuse matérialisée par une aiguille est mise à mal par les horloges et les montres numériques avec des petits points qui clignotent...
Peut-être voudrez-vous bien venir lire mon récit en lice dans le grand prix hiver : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

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