373 lectures

214 voix

Il faisait très froid ce matin là quand nous quittâmes notre petit appartement glacial de l’impasse Barrier. En ce samedi matin de novembre, Maman avait décidé qu’il était temps de me racheter un nouveau manteau pour affronter l’hiver qui depuis quelques jours semblait s’être définitivement installé. La gabardine que je portais montrait quelques signes de fatigue. Le tissu était troué par endroits et les manches semblaient trop courtes, le tout me donnant des allures de Gavroche que mon père désapprouvait avec ferveur.

Nous marchions d’un pas sûr et décidé en direction de chez monsieur Barbier quand quelque chose attira mon attention, dans la vitrine d’une boutique à la devanture décrépie que je n’avais jusqu’alors jamais remarquée. Je lâchai la main de ma mère pour aller voir de plus près l’objet de ma distraction soudaine.

Posée négligemment sur une pile de livres anciens se trouvait une estampe de belle facture, représentant une femme nue qui s’essuyait, sans doute après avoir pris un bain. Ses cheveux noirs ébène étaient rassemblés en un chignon imposant. Sa petite bouche couverte d’un rouge flamboyant et ses joues légèrement rosées lui donnaient un air des plus charmants et tranchaient avec son teint de porcelaine. Ses yeux délicats semblaient regarder ailleurs. Derrière elle était posé un tissu bleu bordé de rouge avec quelques imprimés fleuris. Était-ce son vêtement ou une simple couverture ? Je n’aurais pu le dire avec certitude. Toujours est-il que cette oeuvre trônant là au milieu de ces vieux ouvrages avait quelque chose de rafraîchissant et d’une beauté simple, sans fioriture.

Une main agrippant violemment mon épaule me sortit de ma contemplation sans ménagement. Maman se tenait là derrière moi... La colère se lisait dans ses yeux. Elle me jeta un regard froid et accusateur. Mais elle ne dit mot. Elle me prit à nouveau la main et la serra si fort que j’en aurais presque pleuré si je n’avais pas eu davantage peur de me faire corriger...

Je ne compris pas tout de suite ce qui avait pu déclencher sa fureur. Quel crime avais-je donc commis ? Certes j’avais quitté sa main protectrice, poussé par une curiosité bien innocente, mais méritais-je ensuite un tel courroux et le mépris que je dus subir le reste de la journée ?

Bien des années plus tard, ayant rencontré de nouveau cette même lithographie dans le salon d’un ami, cette journée me revint à l’esprit avec fulgurance. Amusé, je pris alors conscience de ce qui avait mis ma mère hors d’elle. Femme prude, respectueuse des bonnes mœurs et aisément choquée dès que la bienséance était mise à mal, elle n’avait pu supporter la vue de cette Geisha après son bain. Le sein offert à la vue de tous et que je n’avais pas particulièrement remarqué à l’époque avait dû l’achever, littéralement.

Taquin, je ne pus m’empêcher d’échafauder quelques plans afin de rappeler à son bon souvenir la vision de cette femme japonaise dans son plus simple appareil. C’est ainsi que pour son anniversaire, je lui offris le cadeau le plus inattendu et le plus provoquant qu’elle n’ait jamais eu. Le regard qu’elle m’envoya alors qu’elle ouvrait son paquet fut d’abord celui de cette dame offusquée d’il y a trente ans puis il devint soudain beaucoup plus tendre et complice, elle seule pouvant comprendre ce qui nous liait tous les deux à cette oeuvre et cette poitrine offerte.



(texte librement inspiré de « Hiver, Paris » , photographie d'Edouard Boubat, et de « Geisha, après un bain » de Hirano Hakuho)

214 VOIX

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Zurglub
Zurglub · il y a
J’aime bien
·
Image de Nadine Gazonneau
Nadine Gazonneau · il y a
Vous avez l'art du portrait . Votre texte est très agréable à lire et montre que la connivence entre une mère et son enfant peut refaire surface plusieurs années après .
En fait cette estampe les avait marqués tous les deux même si le ressenti avait été différent !!
J'aime et vote .
Si vous le souhaitez , je vous invite sur ma page . Peut être que mon TRC en finale de la matinale pourrait vous plaire ? Merci à vous .

·
Image de Damien Paisant
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
l'incroyable destin d'une estampe perdue et retrouvée. mes 5 votes avec plaisir
·
Image de Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Briges
Briges · il y a
C'est délicat et très bien décrit, comme ciselé, c'est beau !
·
Image de Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Quel compliment ! Merci beaucoup !
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Une belle histoire de complicité entre mère et fils.
Je vous invite à retourner dans mon rêve et le soutenir de nouveau s'il vous plaît toujours.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

·
Image de Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci !
·
Image de Emile
Emile · il y a
Beau moment d'enfance et d'amour filial sur fond d'estampe japonaise.! Sympa!
·
Image de Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Untrucbadour
Untrucbadour · il y a
Bonjour, très joli texte, bien interprété par ce jeune spécialiste de l'art érotique Japonais. Agréable moment de lecture.
·
Image de Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci beaucoup ! Votre commentaire est lui aussi bien agréable.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Bravo pour ce beau texte si bien mené ! Mes votes ! Grâce à vos votes, “De l’Autre Côté de Notre Monde” est en Finale pour la Matinale en cavale. Une invitation à confirmer votre soutien si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et bonne journée !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

·
Image de Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci !
·
Image de Pat O'Tellin
Pat O'Tellin · il y a
Raccourci de vie, j'adore
·
Image de Céline Bricabrac
Céline Bricabrac · il y a
Merci, contente que cela vous ait plu !
·