3
min

Histoires de famille

102 lectures

69

Marc entra dans la petite maison. C’était comme si quelqu’un y avait renversé une bibliothèque. On trouvait de tout : des livres, des bandes dessinées, des journaux, des magazines, balancés dans tous les sens.
Pas grand chose d’intéressant, donc. Du papier, et encore du papier. Toujours du papier. Là, encore un peu de papier. De la poussière et des mouches. Quelques araignées ventripotentes. Çà et là, des blattes qui couraient en quête d’un nouveau coin d’ombre. Des pièges à souris qui n’avaient pas dû être changées depuis de nombreux mois, vu la puanteur.
Qu’est-ce qu’il était venu faire là, en plein milieu de la Creuse, loin de tout, au milieu des collines, des vaches et des moutons ? Hier, son grand-père lui avait téléphoné. Il fallait qu’il aille le plus vite possible dans cette maison au milieu des champs. Cela faisait quatre mois que son oncle avait passé l’arme à gauche. On ne s’était rendu compte de rien : oncle Jacques, qui le connaissait dans la famille ? On lui avait vaguement évoqué ce parent un peu excentrique, féru de lectures, plus occupé à acheter des nouveaux ouvrages qu’à chercher du travail. Marc n’en savait pas plus.
On l’avait retrouvé il y a quinze jours, pendu à un arbre. Un suicide, probablement. En tous cas, c’est qu’avait supposé le grand-père de Marc, parce que l’enquête n’avait pas conclu à grand-chose. L’état de décomposition était trop avancé pour que les conclusions du médecin légiste puissent servir.
Marc ne savait pas trop que penser devant ce capharnaüm, si ce n’est qu’il avait envie de partir le plus vite possible. Son grand-père lui avait demandé de l’attendre ici, il arriverait dans la soirée. En attendait, Marc rongeait son frein, ne sachant trop que faire.

Il devait être trois heures de l’après-midi. Le vent frisquet de fin l’automne rafraîchissait déjà l’atmosphère. Il ne faisait plus très jour, et pleuviotait. Bref, pas un temps très agréable, pensa Pierre.
Il songea que son petit-fils, Marc, devait déjà être arrivé dans la maison de Jacques. Depuis combien de temps Pierre n’avait-il pas revu ce garçon ? Vingt ans, trente ans ? Il ne s’en souvenait plus. La mémoire faisait un peu défaut dans la tête de cet octogénaire. Jacques, il ne l’avait jamais supporté. Il était l’enfant de sa femme, pourtant ! Mais il n’avait jamais réussi à lui donner l’éducation comme à Antoine, le père de Marc. Quelque chose en Jacques avait toujours résisté. Il lui était impossible de faire comme tout le monde. Il avait passé sa vie à lire. Une perte de temps, surtout pour cet ancien gendarme qu’était Pierre.

« Il y a toujours eu comme une odeur de sang dans cette famille », songeait Maryse, pensive, depuis que son mari était parti. Elle pressentait que son Jacques, son Jacquot, qu’elle avait toujours discrètement aimé, se vengerait de ce qu’il avait subi, là où il était.
Jacques s’était enfui de la maison, à dix-sept ans, suite à la dispute de trop. Pierre n’avait jamais voulu le revoir. Maryse lui envoyait de temps en temps des lettres, et se faisait envoyer des réponses chez le notaire Duclot. Son amant. Elle n’avait jamais vraiment aimé Pierre, mais avait dû se marier quand elle avait su qu’elle attendait un enfant de lui. C’était le coup d’un soir, mais à l’époque, on ne le lui avait pas pardonné. Ses parents l’avaient mise devant le fait accompli, quand elle avait fini par expliquer pourquoi elle ne saignait plus depuis trois mois. Pierre, lui, ne l’aimait pas plus. Il l’avait peut-être aimée, au début, mais maintenant, il ne restait rien de cette flamme des origines. Il avait dû se faire aux allées et venues de Duclot dans la maison familiale, ce qui avait achevé ce qui lui restait de sentiments pour sa femme.
Antoine était d’abord né, puis Jacques. Pierre était fier de son fils aîné, mais détestait le second. Jacques l’avait toujours fatigué avec sa passion pour les livres. Il ne faisait rien d’autre. Jusqu’à sa fuite. Ça avait été sa manière à lui d’exprimer son ressentiment, contre ce père qui ne le respectait pas.

Pierre était arrivé. Marc l’attendait sur le perron, profitant d’une courte accalmie. Il faisait presque nuit.
« Bonjour, papy !
- Bonjour, Marc ! Tu n’as pas eu trop besoin d’attendre ?
- Si, pas mal, mais ne t’inquiète pas, papy. Maintenant, dis-moi ce que tu veux faire !
- Il paraît que ton oncle avait laissé une lettre. C’est ce que m’a dis la police. Elle doit arriver d’une minute à l’autre. »
De fait, trois fonctionnaires se présentèrent au bout d’un quart d’heure. Il saluèrent les deux hommes, puis l’un d’entre eux - un sous-officier - déclara :
« Jacques Duclot a été retrouvé mort il y a quinze jours. Vous le savez probablement.
- Vous faites erreur. Le mort s’appelait Jacques Dupuis, comme moi », déclara Pierre.
- Il a fait changer son nom. Peut-être ne le savez-vous pas, mais des analyses ADN ont révélé qu’il était le fils de M. Jean Duclot. Il les a demandées suite à sa correspondance avec votre épouse. Elle lui a dit qu’elle entretenait une liaison avec votre notaire. Vous devriez peut-être contacter votre femme pour demander le divorce, M. Dupuis. »
Marc était sidéré.
Quant à Pierre, il cria un énorme juron.

Deux jours plus tard, on retrouva Pierre Dupuis pendu à un arbre.

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très court
69

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Des relations bien compliquées sur fond de ces secrets de famille si bien cachés que tout le monde les connaît, sauf les intéressés ! Tout de même, ils sont bien indiscrets, ces trois fonctionnaires ! Mes votes pour cette sombre histoire bien tricotée.
·
Image de Zouzou
Zouzou · il y a
toutes les familles ont leur histoire à raconter , mes voix !
je concoure aussi avec ' La rue du temps perdu '

·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Pour être honnête les histoires entrecroisées de famille, c'est loin d'être ma tasse de thé ^^'
Néanmoins ton histoire est agréable à lire, et ton écriture de qualité !
Merci pour ce texte, Vianney ! :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à aller lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

·
Image de Diamantina Richard
Diamantina Richard · il y a
Bonjour, les secrets de familles ça peut être terrible en effet et c'est souvent après un décès qu'ils se révèlent. Une petite coquille a m'as dit * (moi j'en avais deux énormes que Short a gentiment corrigées a ma demande)
Toutes mes voix,c'est pas facile de se frayer un chemin parmi tous ces textes, bonne journée

·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci beaucoup !
·
Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
Tout mon soutien pour ces histoires de famille qui ne passent pas inaperçues!
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci !
·
Image de Pénélope
Pénélope · il y a
Des histoires de famille bien alambiquées!
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
C'est sûr !
·
Image de Françoise Mausoléo
Françoise Mausoléo · il y a
Ah !...la famille !!!
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
C'est sûr !
·
Image de Christian Guillerme
Christian Guillerme · il y a
Bravo Vianney, Ah, les secrets de famille...!!
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci pour vos encouragements :)
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Une famille pas si formidable que cela . . . Beau travail d'imagination Vianney !
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci !
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
Les secrets de famille font de terribles sagas . Bonne chance .
·
Image de Vianney Roche-Bruyn
Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci !
·