4
min

Histoire de Céleste de Saint-Aix

Image de Louis Rubellin

Louis Rubellin

58 lectures

64

Elle courait, dansait, bondissait dans un parc immense et Adèle la guidait en lui tenant la main. Puis elles montèrent dans le château, courant et gloussant dans les escaliers et les couloirs étroits. Seule la lumière lunaire que filtraient les fenêtres sales leur permettait de se repérer. Puis Adèle s’arrêta face à une porte de chêne massif, et d’un coup d’œil elle lui fit comprendre que c’était la chambre, et recula pour laisser celle qui s’apprêtait à devenir son amante entrer dans la pièce qui scellerait leur relation.

Céleste émergea du sommeil en sueur. Respiration rapide et difficile, déglutitions à répétitions, clignements des yeux écarquillés, serrage du poing pour se rappeler sa propre réalité. Deux heures et trente minutes du matin ; Aurélien dormait paisiblement à côté d’elle. Elle s’affala sur son oreiller, souffla bruyamment, et ne put retrouver le sommeil de la nuit.

Céleste de Saint-Aix, quarante-deux ans, ne dormait plus depuis trois mois. Sujette à des insomnies d’une rare violence, elle ne connaissait le sommeil que par brefs laps de temps qui allaient d’une à quatre heures tout au plus. On lui avait prescrit des cachets qu’elle n’avait pas ingéré – une peur irrationnelle de l’industrie pharmaceutique la conduisait jeter en secret tous les cachets qu’on pouvait lui donner à la poubelle –, des séances d’hypnose qui n’avaient pas fonctionné, et son mari, pourtant raisonnable et sensé, était allé jusqu’à payer des cours de sophrologie. Rien n’y avait fait.

Elle avait très vite décidé de mettre au courant le Père Fabrice, son confesseur, de la raison de son impossibilité à dormir. Mais le curé, qui entretenait pourtant une profonde amitié pour Céleste, avait beau l’absoudre tous les vendredis et prier Dieu pour son salut, elle revenait chaque semaine la mine toujours un peu plus défaite et les cernes, pourtant cachées sous une importante couche de maquillage, toujours un peu plus visibles. Le Père Fabrice savait bien qu’il y existe en ce bas monde des forces irrésistibles que l’on ne peut entraver.
Et cette porte dont rêvait chaque nuit sa paroissienne en était le symbole le plus flagrant.


Nous n’étions cette fois-ci plus dans un château. Elles se devaient d’être silencieuses, car le mari d’Alice dormait également dans cet endroit (quel était-il ? Ces murs froids, nus et oppressants, Céleste ne les avait jamais vus – peu importait) mais le frisson de la transgression les obligeait à rire nerveusement alors même que la jeune femme s’approchait de l’entrée de ce que Céleste devina être la chambre qui concrétiserait leur manquement aux conventions. Il n’y avait qu’à actionner ce levier de métal glacé, et elle succomberait au désir. Elle sentit ses doigts se frigorifier au contact de l’imposante manette et se réveilla, tremblante, dans l’église Saint-Raoul où elle attendait le Père Fabrice pour sa confession hebdomadaire. Encore pétrifiée par ce songe où elle avait failli flancher, elle quitta le sanctuaire christique où elle avait trouvé jadis pourtant tant de réconfort et fuit sans être entrée dans le confessionnal.


« Le comportement de Céleste m’inquiète, René. Il m’inquiète au plus haut point. » Aurélien triturait sa cigarette dans le cendrier de son ami René Lebresse, psychanalyste de son état. « Je le comprends, cher Aurélien, je le comprends bien, mais toi aussi comprends bien que je suis impuissant ! Que veux-tu que j’aide ta femme si elle ne me dit rien ?
- Elle ne dort pas depuis trois mois, et j’ai beau feindre le sommeil lors de ses réveils bruyants je ne le trouve plus non plus. Nous avons tout essayé, tout ! Et rien n’y fait.
- S’est-il passé quelque chose dans la vie de ta femme qui puisse expliquer ce mystère ? Un traumatisme, ou un grand événement ?
- Il y a trois mois ma femme a repris le travail après avoir pris le temps d’élever nos cinq enfants. Les premiers jours, elle rayonnait, comme rarement je l’ai vue rayonner. Mais, et c’est là qu’ont commencé ses cauchemars – puisque tu conviendras avec moi que seuls des cauchemars peuvent réveiller ainsi une personne en pleine nuit –, peu de temps après, elle a commencé à devenir plus grise, moins heureuse. Bien entendu elle cachait cette détresse sous du fond de teint et les enfants étaient dupes, c’était le principal. » Il ralluma une cigarette et tendit le paquet à René qui déclina. « Mais moi, non ».
Le psychiatre prit un temps pour réfléchir. Puis il demanda à son ami : « Vous êtes chrétiens, n’est-ce pas ?
- Catholiques pratiquants, et tu le sais fort bien. Pourquoi ?
- As-tu imaginé, ne serait-ce qu’une seconde, que ta femme ait pu tomber amoureuse d’un autre ?
- Céleste ? Mais c’est la vertu faite femme ! »
En prononçant ces paroles il se rendit compte de ce qu’insinuait le docteur. Le sommeil agité, inquiet de sa femme, serait donc dû à... « Des remords. », fit René en terminant la pensée, qu’il pouvait aisément deviner, de son ami. « Des remords... quoique du repentir serait plus juste. Oui, du repentir d’aimer, sans même aller jusqu’à l’adultère, ajouta-t-il très vite, voyant se congestionner le visage d’Aurélien. Et ces rêves qu’elle n’achève jamais sont la formulation, en songe, certes, de l’inavouable. Il ne faut pas chercher bien loin, mon ami. Schopenhauer, avant même Freud, le disait : l’amour et la mort articulent l’humanité. »


Elles cavalaient à travers champs, côte à côte, jusqu’à arriver à une chaumière laissée là dans le grand pré. Là, elles mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux et pénétrèrent dans la cabane. Au fond de la grande pièce, une petite porte, déjà entrouverte, qu’il n’y avait plus qu’à pousser. Elle la distinguait fort bien, cette embrasure : on ne pouvait même plus parler de porte, ce n’était qu’une planche de sapin qu’un simple effleurement ferait basculer. Céleste pouvait même sentir l’odeur de ce bout de bois, elle s’en emplissait les poumons puis sentit la pression de la main d’Aurélien sur son pouls. Elle étouffa un cri lorsque, quittant les bras de Morphée (ou ceux d’Adèle, c’est selon), elle se trouva face au visage de son mari qui l’avait trouvée affalée que ce fauteuil vert dont elle avait pourtant horreur.

La jalousie aveuglait atrocement un homme qui avait toujours été le plus calme et le plus posé de tous. Il se montra le plus odieux en cet instant précis et il n’est pas la peine de retranscrire ce qu’il put vociférer sans prendre en compte la présence des enfants. Céleste ne put souffler d’autres mots, la voix baignée de larmes, que « je suis désolée. Elle n’y est pour rien. Mais sache que je n’ai jamais ouvert la porte ! ». Puis elle monta dans sa chambre, défaite.
Son mari ne prit même pas le temps de s’apercevoir que ce n’était pas un homme dont il devait être jaloux.

Calmé, il se résolut à amener un remontant à sa femme, de la laisser se reposer un moment et de discuter plus tard.

Aurélien plongea un somnifère qu’il savait très puissant dans le verre de lait.

Céleste tourna la poignée.


Et la police conclut facilement au suicide par défenestration lorsque l’on découvrit le corps sans vie de Céleste de Saint-Aix.

PRIX

Image de 2019

Thème

Image de Très très court
64

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin  Commentaire de l'auteur · il y a
Bonjour à toi, lecteur qui vient de poser ses yeux sur ce très très court ! Une petite postface : je n'ai malheureusement pas eu le temps (parce que mal organisé) de peaufiner et d'aboutir réellement cette histoire, et j'en suis désolé ! Je n'en espère donc pas grand-chose mais ça m'a fait plaisir de l'écrire !
Merci de ta lecture et à bientôt !

Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
un cauchemar récurrent
une faute inavouée
la jalousie a fait (ou plutôt, : défait) le reste

Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Hélas oui... L'humain est bien faible parfois.. ;)
Image de Patricia Burny-Deleau
Patricia Burny-Deleau · il y a
Déprimée jusqu'à tomber amoureuse...de la mort.
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Exactement ! C'était tout à fait mon propos originel :) Ça me fait plaisir que vous l'ayez perçu comme cela !
Image de Sandrine Michel
Sandrine Michel · il y a
Même sans être peaufiné, c'est un texte très agréable, donc, un bon moment de lecture
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Tant mieux alors ! Merci beaucoup de votre soutien Sandrine ! :)
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une œuvre fascinante dont la porte s'ouvre sur la jalousie, ce vilain défaut humain, Louis ! Mon soutien ! Une invitation à frissonner, à sentir cette “Odeur de Mort” qui est également en lice pour la Matinale de la Mort en Cavale 2019. Merci d’avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/odeur-de-mort

Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Eh bien merci beaucoup Keith ! Je vais de ce pas voir (et certainement voter pour) votre œuvre ! ;)
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Merci d'avance, Louis ! A bientôt !
Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Un bon moment de lecture !
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Merci et tant mieux Daniel ! Je m'en serais voulu de vous avoir fait perdre votre temps !
Image de Payet Reine claude
Payet Reine claude · il y a
Un bon moment de lecture.
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Merci beaucoup ! C'est le principal :)
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Un moment de lecture sympa
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Merci Stéphane ! Si ça vous a été sympathique, alors ça me fait plaisir ! :)
Image de Pierre PLATON
Pierre PLATON · il y a
Ouvrir la porte à la jalousie, c'est laisser entre le malheur dans sa vie . CQFD
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Exactement Pierrot... Merci de votre passage !
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Les portes les plus terrifiantes ne sont pas celles que l'on croit...
Image de Louis Rubellin
Louis Rubellin · il y a
Eh oui, comme quoi tout peut-être dans la tête... Merci Lyne !