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C’est l'un de ces soirs d’automne où les nuages folâtrent au fond de la Faille, laissant le grand azur dégagé. Le soleil est tout bas, tout fatigué. Il lance ses ultimes traits sur Balancelle-sur-Gouffre, hameau tranquille et le plus oriental du monde connu. Un voyageur entêté pourrait bien sûr mener ses pas plus à l’est... mais son périple s’achèverait alors funestement au plus profond du Ravin, infranchissable même pour les meilleurs alpinistes des sept royaumes.

Une ombre immense s’avance sur la pulvérulente arche de calcaire menant au village creusé dans le pic ultime. Le gardien assigné à la herse s’en inquiète et – fait extraordinaire – ce petit bonhomme joufflu empoigne sa pertuisane pour se donner plus fière allure.

Les vents cessent, tout comme la sentinelle retient son souffle et scrute le chemin. La poussière retombe et dévoile un fier gaillard barbouillé par les postillons de mille et un sentiers. La garde d’une rapière flamboie intensément au dos de ce costaud-là, dernière faveur d’un soleil qui, jaloux, s’en va maintenant bouder sous les nuages. L’étranger rejoint le villageois, il le domine de deux têtes. Le petit lancier fait son possible pour affermir sa voix.
— Halte-là et bien le bonsoir ! Déclinez, je vous prie, votre identité et la raison de votre venue.

Le grand baroudeur reste silencieux quelques instants. Il observe avec intérêt les moulins à vent accrochés au pic habité. À la demande reformulée lentement, farouchement il répond :
— Harald, sans patronyme. Je voyage. Puis-je faire étape ici ?
— Vous voyagez vers où ? Balancelle n’est qu’un point de demi-tour... sauf pour les fous qui continuent dos au soleil couchant.
— Je suis de ceux-là.

L’étranger reste ensuite muet comme les cailloux à ses pieds. Il hésite à poser bagage pour une nuit encore à la belle étoile. Le cerbère ventru le prend en pitié et l’enjoint à manœuvrer la manivelle d’ouverture de la herse. Il s’exécute avec une aisance qui laisse admiratif le portier... tout autant qu’un épieur dissimulé derrière les pales d’un moulin. Ce mystérieux argus note avec attention que l’aventurier est aiguillonné par les feux chaleureux de la taverne de Balancelle...

***

La bière tiède et l’âtre enjôleur sont deux délicieuses compagnes pour tout tutoyeur de lacets escarpés. Harald ne fait pas exception, il s’en délecte, attablé seul, proche du brasier à en cramer. Il n’aime pas causer, Harald, les habitués l’ont compris rien qu’à voir sa trogne, ils le laissent somnoler en paix.

Pourtant, un audacieux s’invite à sa table, ce qui agace le bretteur. C’est ce guetteur de tout-à-l’heure – Harald l’avait déjà débusqué de loin – un blondinet à peine dans la vingtaine aux habits couverts de farine. Le jouvenceau lui sort de but en blanc :
— Séraphin, apprenti meunier, pour te servir ! Pourquoi tu veux franchir le Gouffre, l’ami ?

Harald tire son épée au clair, ça fait sursauter la salle ! À la lueur des flammes, des lettres gravées se révèlent sur la lame.

Hic sunt dracones

Séraphin sourit, pareil à un enfant. Les flammèches jouent avec ses yeux bruns et ses bouclettes rebelles.
Hic sunt dracones... Là-bas sont les dragons...
Et il éclate d’un rire solaire !
— J’aime bien ta devise, voyageur, je la partage ! Accepte donc mon assistance !

Sans mot dire, Harald rengaine son arme. Et sous les regards médusés, il file dehors, bock dans la paluche, sans se presser. Suivi comme son ombre par Séraphin. Tous deux ne laissent derrière eux qu’un peu de farine, quelques paroles échangées, et puis beaucoup d’étoiles pour une nuit blanche à bricoler.

***

La brume s’accroche aux moulins, encore somnolents tels des danseurs étourdis par la génépi. L’un d’entre eux s’est définitivement figé, ses ailes chapardées. Le bourdon s’agite, sept coups pour consacrer une journée indécise. Les rares rayons du matin font valser deux silhouettes familières sur les plus hauts toits de Balancelle.

Le vent déboule des profondeurs, un souffle de folie ! C’est l'un de ces jours d’automne... mais comme nul autre encore, les oiseaux m’en sont témoins.

Les deux hommes s’élancent, sautent dans le Gouffre sans fond. Le soleil déchire les nuages, sanglants.

Une bourrasque ! Elle emporte Séraphin et Harald des milliers de pieds au-dessus du clocher de l’église Sainte-Sofia, vers la trouée dans le ciel, et bientôt au-delà du plafond nébuleux ! Les tourbillons câlinent leurs ailes, de tissus et armatures en bois, empruntées à un moulin chagrin. Des oiseaux pris par la tempête chantent avec eux. Ils partent tous à l’aventure, pour l’horizon, l'est, les dragons, pour l’ailleurs qui n’a pas de fin !

Ils planent des heures et des heures ces deux partenaires de vol. Droit vers le soleil à l’orient qui monte dans le ciel... tout comme eux. Séraphin et Harald s’en étonnent d’abord, s’en inquiètent bien vite. Les vents sont chauds, ascendants, les éloignent sans cesse du sol des hommes. Ils commencent à avoir faim et soif, le soleil est passé derrière eux. La nuit s’invitera d’ici peu, et les deux Icares sanglotent de devenir trop tôt deux nouvelles étoiles dans le firmament...

Leurs larmes émeuvent les oiseaux qui ne les ont jamais abandonnés. Tous s’agrippent à leurs ailes de fortune, leurs vêtements, oreilles, cheveux !

Ils en crient de terreur, Séraphin et Harald ! Mais très vite, ils comprennent : les volatiles luttent contre le vent, les aident à retrouver la terre ferme. Les aventuriers en pleurent, de joie et remerciements cette fois !

Alors qu’ils traversent à nouveau les nuages, Séraphin lance un regard amusé à son ami. À la joie succède rapidement l’émerveillement.

Les corbeaux, les lagopèdes, les aigles, les pinsons, les tichodromes... tous sont unis en une nuée aux contours familiers pour son imaginaire de gamin. Plumes et becs sont semblables à des écailles. Harald n’est plus très visible, mais son épée miroite, identique à un œil de lézard.

Par-delà la Faille volent bel et bien des dragons.

PRIX

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Aurélien Azam  Commentaire de l'auteur · il y a
La bienvenue, lectrice, lecteur ! J'espère que mon texte t'a plu :)

"Hic sunt dracones", c'est originellement une expression employée sur les très vieilles cartes pour désigner les endroits encore à explorer. Un cartographe la traduirait littéralement par "Ici sont les dragons" en désignant sa mappe du doigt. Moi je préfère l'alternative des explorateurs, celle de Séraphin, en l'interprétant comme "Là-bas sont les dragons", un là-bas qui n'est pas désignable et qui appelle au voyage pour aller à sa rencontre.

Que tu les découvres par le voyage, par les jeux vidéos, par la lecture, ou simplement en rêvassant aux hasards des mille vents, je te souhaite de croiser ces dragons fantaisistes et souriants :)

A bientôt en mots !

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Mimine · il y a
Très heureuse d'avoir appris ça aujourd'hui. Merci pour l'originalité de votre texte !
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Aurélien Azam · il y a
De rien, merci à toi également Mimine :)
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michel jarrié · il y a
Une belle légende façon Aurélien. Une écriture riche et une histoire bien menée de bas en haut et de haut en bas.
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Aurélien Azam · il y a
Merci :)
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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
J'aime cet appel au voyage... même s'il se termine par un retour à son point de départ.
Dans un tout autre genre, je vous propose du noir, avec mon "Qui mourra verra", si ça vous dit d'y aller faire un tour...

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Aurélien Azam · il y a
Merci Pierre :)
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Parfumsdemots Marie-Solange · il y a
On aime apparement le merveilleux tous les deux (et Bordeaux nous rapproche encore ).mes voix ,
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Aurélien Azam · il y a
Merci :)
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Eggzil · il y a
Un magnifique voyage imaginaire. C'est a la rapière que les paragraphes sont taillés. Votre niveau est la barre haute que j'aimerais atteindre ! Vous avez mes votes, sans hésitation.
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Aurélien Azam · il y a
Merci Eggzil :)
Elle était pas mal ta nouvelle aussi, j'espère que tu publieras d'autres textes ;)

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Eggzil · il y a
J'y travaille j'y travaille... ^^
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Françoise Mornas · il y a
Un récit bien mené, bien écrit, qui nous transporte dans un monde imaginaire ! Mes voix !
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Aurélien Azam · il y a
Merci Françoise :)
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La luciole · il y a
On commence par penser à un récit de montagne en période médiévale et on entre dans la légende. Merci pour cette belle aventure. :) *****
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Aurélien Azam · il y a
Merci Luciole :)
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Joan · il y a
Séduite par l'ambiance de cette nouvelle et son originalité.
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Aurélien Azam · il y a
Merci Joan :)
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Jeanne en B. · il y a
Un régal de langue française, une belle histoire
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Aurélien Azam · il y a
Merci Jeanne :)
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Alex CROW · il y a
Extramidable !
C'est le premier mot qui m'est venu à l'esprit.
Il existe pas ? M'en fout, c'est mon mot pour cette histoire magnigique.

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Aurélien Azam · il y a
Merci Alex, il est magifique ton coâmentaire :)
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Alex CROW · il y a
cRoâmmentaire, chuis pas une grenouille, m'enfin !
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Alain.Mas · il y a
Très belle légende dur les dragons. J'en ai rencontré très peu , c'etait à Amsterdam lors du nouvel an chinois, j'avais un peu bu et ils me semblaient très réel avec la fumée qui sortait de leurs naseaux accompagnés de petarades . Cela m'avait très impressionné. Il ny a que le chinois pour savoir faire cela. Maintenant si vous voulez lire mon poème sur la Bretagne bleu, Il paraît qu'il ya des dragons au Val sans retour mais je n'ai rien vu. Merlin doit savoir où ils se cachent.merci de m'avoir lu.
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Aurélien Azam · il y a
Merci Alain. Cela tombe bien, la Chine c'est tout à l'Est :)
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