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Henriette et les papillons

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Henriette habite une grande maison qui ressemble à une maternelle. Il y a des papillons géants posés sur des fleurs géantes, dans un ciel azur, peints sur des murs géants le long du trop long couloir qu'elle arpente en déséquilibre, telle une funambule sur un fil, menée par le déambulateur qui la guide de la chambre au réfectoire et du réfectoire à la chambre. C'est le voyage journalier que vit Henriette. C'est l'inconnu ; la grande aventure ; le seau de la dame de ménage en blouse bleue, bleu comme le ciel au dessus des papillons ; la serpillière laissée en travers du chemin, vicieuse, glissante ; elle l'aime pas celle là, la serpillière ! Et puis là-bas, au bout, Il y a des enfants tout ridés qui jouent avec des cubes de couleur, qui chantent dans une grande salle des airs d'antan.

Jour après jour, les papillons sont là, posés sur les mêmes fleurs, figés sur la même paroi, délavés et mortels. Henriette voudrait qu'ils voltigent un peu jusqu'à sa chambre minuscule, qu'ils se posent sur la table de chevet minuscule, tout près des petits enfants enfermés dans le cadre minuscule comme minuscule est sa mémoire. Henriette est minuscule dans la vie des autres, dans le cadre, juste un point de repère sur la carte, un numéro d'urgence au cas où.

Henriette joue, du moins on l'occupe. Il faut placer des lettres sur un chevalet qui tourne et les lettres forment des mots et les mots font des phrases et les phrases...... les phrases, personne n'y répond. Manger, jambon, dormir. Soit il y a trop de voyelles ou trop de consonnes. L'infirmier tire toujours pour elle les mauvaises lettres. S-E-U-L-E ; pas beaucoup de points mais sur un triple ça rapporte gros. SEULE, SEULE, SEULE ! Quelle chance elle a cette Henriette !
Henriette mange ; les tables sont ovales ; c'est mieux pour communiquer ; on se voit tous ; Dédé crache, c'est pas bon ! Ginette s'étouffe, la purée est trop épaisse. Alphonsine fait pipi. Ça dégouline sous la chaise ; les autres pouffent et postillonnent. Les tables rondes c'est bien ; on rigole. « Faut qu'elle mange » qu'ils disent ; « faut qu'elle mange, sinon elle va être malade » qu'ils répètent. Mais de qui parlent-ils ? Qui est cette dame qui ne mange pas ? C'est qui « elle » ? C'est l'autre, la vieille qui bave, la voleuse de serviettes en papier.

Henriette pleure ; les enfants enfermés dans le cadre minuscule ne répondent pas à ses questions. Elle a beau leur parler tout près, tout près jusqu'à toucher le verre, ils sourient bêtement sans dire un mot. Ils sont comme les papillons figés sur les fleurs, juste là pour se souvenir du bon temps quand elle sortait le dimanche... Elle s'agrippe au cadre comme elle s'agrippe à la vie. Ils viendront, ils l'ont dit il y a longtemps, quand elle est arrivée ici pour la première fois, quand les papillons n'étaient pas encore là, quand les fleurs venaient tout juste d'être semées. C'était juste une question de quelques jours. La question, elle se la pose tout le temps, sans réponse, bien sûr.
Henriette s'endort ; les papillons volent autour d'elle ; les enfants jouent autour d'elle. Les fleurs sentent bon autour d'elle....

Henriette s'est envolée avec les papillons enfin libres. Ils sont partis à grands coups de pinceaux, voltigeant , fragiles dans le ciel azur. À leur place, on a planté des arbres car les papillons, c'est éphémère ; ça finit par s'enfuir. Des arbres bien verts qui sentent bon la peinture. Les arbres, au moins, ça reste jusqu'à ce qu'on les abatte ; et Andrée qui vient d'arriver aime bien parler aux arbres...
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Chateaubriante · il y a
sur les murs du dernier domicile, il y a en effet et souvent, des fleurs et des oiseaux posés là, à grands coups de pinceaux, comme un déni de la tristesse de ces lieux ; Henriette abandonnée, s'est liée d'amitié avec les papillons dessinés et quand la déco des couloirs a été refaite, les papillons n'ont pas oublié leur amie, ils ont emmené Henriette avec eux ; Andrée restera-t'elle plus longtemps ? certains mots savent dépeindre ; les vôtres, Fabrice, savent peindre
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Lélie de Lancey · il y a
Henriette, les papillons... Très touchante histoire encore. Merci pour l'émotion.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je peux être plus sombre ; allez donc faire un tour et rencontrer mes coeurs écorchés lors d' "un dimanche en famille"
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Lélie de Lancey · il y a
Ouf ! J'en reviens ! Quelle famille ! Mais quel superbe texte aussi ! Merci :)
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Dimaria Gbénou · il y a
Magnifique. Je vous donne mes voix et vous invite à lire et à voter pour l'oeuvre " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
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Miraje · il y a
Une infinie tendresse derrière cette vision des choses.
Au passage, je t'invite "Derrière les Musiques" ... https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/derriere-les-musiques, si tu veux ♫♫♪♪♪♪♫!

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Marcel Prout · il y a
Faudra que je pense à en finir avant d'y aller
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gillibert · il y a
Bien écrit et très sinistre
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Thalie Mose · il y a
Très belle et émouvante histoire.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci, allez faire connaissance avec martine ! elle se fiance... ou alors prenez rendez-vous chez mon guérisseur. il a des pouvoirs extraordinaires...
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Chantal Noel · il y a
J'en ai pris plein le cœur en lisant ce beau texte, tout en légèreté alors que l'histoire est si lourde. C'est très beau.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
nous devons prendre ces fins de vies avec légèreté, sinon, on se met une balle tout de suite dans la tête.
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Chantal Noel · il y a
C'est vrai, mais pas évident.
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Chantal Sourire · il y a
De la poésie pour traiter d'un sujet qui fait peur à beaucoup, à tous peut-être, j'aime !
Et j'avais voté pour Handy, vous êtes un cœur tendre, Fabrice, belle journée à vous !

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Paul Thery · il y a
Un sujet grave traité avec légèreté (c'est un compliment: il faut éviter les formules pesantes et tendre vers la légèreté: ici le but fixé est amplement atteint ) ;-))
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
légèreté comme celle des papillons qui virevoltent.
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