Heimat

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Membre des Noires de Pau depuis 2009 et auteure sur Short Edition depuis 2012. EN LICE POUR LE GRAND PRIX D’ÉTÉ : « PAS LA MER À BOIRE » « UN PRINTEMPS SPÉCIAL » (sonnets)  [+]

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« Ce matin, Camille a téléchargé l’appli » indique l’interface électronique des lunettes bioniques de Gerhard.
« Camille, un nom typiquement robotique » renifle le vieil homme en ouvrant l’application d’un clignement des yeux.
— Morgan, Bénédicte, Claude, Stéphane, Camille, j’en passe et des meilleurs ! Rien que des prénoms mixtes donnés à ces saletés de machines asexuées sans cœur ni âme ! ronchonne-t-il de plus belle, lui qui peut s’enorgueillir de porter un prénom on ne peut plus masculin, symbole de sa virilité, merci bien !

Néanmoins, bien que le vieillard multicentenaire ne voulût pas l’admettre, son vieux cœur tout rabougri s’était emballé à l’idée qu’une personne venait enfin de télécharger Heimat, l’appli révolutionnaire qu’il avait mise au point. Même si cette personne se trouvait être un robot dénué de sentiment et affublé du prénom de Camille.

La réalité était que l’humanité telle que l’avait connue Gerhard durant sa jeunesse ne comptait plus qu’une poignée de véritables humains plus décharnés les uns que les autres, réfugiés à des années-lumière de la Terre sur un vaisseau spatial.

Pour redonner un sens à cette pseudo-humanité, Gerhard avait eu l’idée de créer cette appli pour interface électronique, et Heimat permettait de voyager dans le temps et dans l’espace, rien que ça !

C’est donc en l’an de grâce 3489 que cette formidable avancée technologique montra enfin le bout de son nez. Notre vieux ronchon n’était pas peu fier d’en être l’instigateur, et d'avoir fait en sorte de pouvoir dès la fin du téléchargement envoyer les imprudents en croisière à travers les dimensions.

Il devait reconnaître que ces puces d’identification greffées au bras, contre lesquelles il avait vigoureusement protesté, étaient bien pratiques pour la réalisation de ses plans. Mais s’il avait farouchement bataillé lors de leur mise en place quelques centenaires plus tôt, c’était uniquement par esprit de contestation. Ces gadgets présentaient en réalité un grand intérêt pour son grand projet d’humanisation !

Ainsi, lorsque Camille téléchargea Heimat, elle se retrouva propulsée par les soins tout particuliers du machiavélique Gerhard en l’an 1989, dans une ville nommée alors Berlin, située, je vous le donne en mille, sur notre bonne vieille Terre !

Le vieux ricana : son plan avait marché. Cette Camille sans âme ni sentiments apprendrait enfin ce qu’était la guerre, la misère, l’amour et la liberté. Et ce n’était que le début.

Léa Gerst, 19 ans







Ce matin, Camille a téléchargé l’appli. Celle qui sera seule capable de lui insuffler une âme, selon les dires de son inventeur. Comment regretter ce qu'on n'a jamais connu ? Pourtant le robot Camille au prénom épicène qui agace tant Gerhard, garde dans ses gènes de métal ce qui peut ressembler de plus près à la nostalgie.

Elle – car à n’en pas douter, elle a été femme longtemps auparavant – connaît des fulgurances qui peuvent s’apparenter à la mémoire humaine. Surprise, peur, excitation, joie, jusque-là pour Camille simples assemblages de phonèmes en mots secs et morts, deviennent des embryons d’émotion, car il faut bien appeler ainsi le mouvement subtil de ses circuits neuronaux. Quelque chose palpite en elle, et c’est un cœur ; des cellules se multiplient et ce sont des membres, une tête, des oreilles pour entendre et des yeux pour pleurer. L’appli s’appelle Heimat et une vague réminiscence lui a donné l’impulsion nécessaire à une appropriation immédiate et instinctive.

La peau et les os de Camille remplacent l’acier, l’esprit et l’âme balayent les suites de chiffres aléatoires, et cet être vivant surgi de la matière contient toute l’histoire du pays en pleine tourmente où Gerhard l’a parachuté en pensant lui causer une douleur insurmontable ; toute l’histoire de cette ville coupée en deux : Berlin. Mais à l’inverse de ce que le savant fomentait, Camille jubile d’avoir revêtu la peau d’une fille de l’Est.

En face, le Reichstag la nargue avec ses flammes mal éteintes ; elle reconnaît la Tour de télévision et sa propagande ; l’immensité peuplée de fantômes de la Potsdamer Platz ; la Spree et ses pièges à nageurs. Le Mur était son horizon et maintenant qu’il tombe, la liberté de 1989 lui monte à la tête comme une ivresse.

Elle est ce peuple envahissant les rues, elle est ces cris, ces embrassades, cette folie, elle est ce Mur assailli par la foule, et bientôt débité en tranches ; elle est ce Vopo tremblant de la crainte des autorités et brûlant de fraterniser avec l’ennemi capitaliste. Elle est celle qui lui tend la main.

Gerhard a gagné, son entreprise d’humanisation a réussi. Grâce à son stock de données inépuisable, Camille s’est trouvée de plain-pied avec l’événement.

Le choc n’en sera que plus grand lorsque Gerhard, dans une heure ou dans deux siècles, verra dans son vaisseau surgir les robots en révolte. À leur tête se trouvera Camille et ses rêves humains, ses rêves de liberté cultivés sur Terre, à Berlin, en 1989.

Fred Panassac, 65 ans

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Patrick Gibon · il y a
vraiment utile de lire les textes anciens, pour le coup celui-là très ancien, et découvrir cette idée forte de tandem et dommage que des chieurs aient fait capoter le jeu des je!
sur le fond, de la SF très classique mais rondement menée avec la pointe finale rêve haut lu tionnaire qui, t'imagines, me plaît bien et aplani de fait mon gros coup de gueule que j'allais faire dès le début à propos du prénom Camille... je le fais quand même mais donc "relativisé" vu la fin:
Camille c'est le prénom que se sont choisi les altermondialistes radicaux et autres ZADistes pour lors de toute intervention médiatisé (les journaleux adorent personnaliser, je le sais j'ai fait plusieurs entrevues tv, radio et micro-trottoirs dans les manifs ou rassemblements multiples où je sévis) et là pif paf tu réponds Camille en expliquant que ta petite personne on s'en fout et qu'on parle au nom d'un collectif "gazeux" et tout le cinéma ce qui fait son petit effet de "micro-politisation" quant à l'autonomie, l'autogestion des luttes et tutti-quanti, bref notre conception de la VRAIE démocratie, adoncques en tirant à boules et rouges sur ce prénom qui m'est cher, mon sang vert ekolo et rouge révo ne fit qu'un tour sur ma face noire nanar, prêt à cracher son venin!
qui plus est Camille étant épicène quoi de mieux comme épis ou épice (sur la) scène -là un cale en bourre et ratatam de mon crû cui-cuit!-.
cela étant, j'ai comme la fugace impression que ta co-autrice, Léa, je crois, vu son âge à l'époque connaissais peut-être la magouille et avait en tête le final de retour de crêpe, mais bon tu me diras peut-être!
sinon, pour info j'ai fait récemment un tandem avec Marsile, "le signe du singe" que je crois tu as zappé (vu ni commentaire ni vote éventuel de ta part, bizarre, à moins que tu aies détesté et rien dit mais dans ce cas dommage vu le nombre de commentaires élogieux ça aurait mis un grain de poivre dans le sel!) adoncques va vraiment "voir" dans tous les cas de figure tu ne devrais pas louper cet "ovni"!! et y être insensible ;prétentieux, penses-tutu, non je le pense vraiment, une magique symbiose qui nous dépasse tous les deux dans ce que j'appelle un écrit-vision!.
final, trois textes ce matin, celui-là le meilleur qui ont remaillé quelques trous dans mon filet de pêche de tes textes, tout lu de toi jusqu'ici!!!! ais-je gagné une médaille en chocolat au kon cours Panassac's fans?
à bientôt, Fred,

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Fred Panassac · il y a
Quoi qu’est-ce, tu n’as pas vu les commentaires enthousiastes dont je m’étais fendue sur ton Signe du singe ET sur celui de Marsile ???
Ou bien aurais-tu passé 26 jours dans le fleuve Léthé ? Car c’est il y a 26 jours que j’ai commenté ton texte illustré, et j’avais précisé que tu trouverais la suite de mon commentaire sur la page de Marsile car j’ai commenté sa page de manière personnalisée aussi bien sûr :)
Mais je te pardonne d’autant plus volontiers que tu viens de m’apprendre quelque chose au sujet du prénom de Camille et de son rôle auprès des altermondialistes. J’ignorais tout de ce choix !
Je vais relire ton commentaire attentivement pour bien saisir les tenants et aboutissants de cette histoire de prénom.
Mais pour le Prix TANDEM je précise tout de suite que c’est Short Édition qui avait choisi ce prénom comme contrainte à utiliser par tous les participants, et j’ignore totalement s’ils étaient au courant de son rôle joué dans la cause des altermondialistes.
Je pense que Short Édition avait justement choisi Camille comme prénom parce que c’est un prénom épicène et également parce qu’il est revenu à la mode et que beaucoup de jeunes portent ce prénom (mais surtout des filles, je pense à cause de Camille Claudel)
Chez les hommes il y a Camille Saint-Saens le compositeur mais cela date un peu plus.
Ils auraient pu prendre Claude comme prénom épicène mais il n’est plus guère attribué de nos jours.
La raison était donc le prénom épicène pour laisser le choix aux auteurs, et merci de m’avoir appris ce que tu m’as dit sur le prénom Camille, ça va me faire ma journée à y penser !
Bises et beau 15 août !

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Patrick Gibon · il y a
OULALA!!! le congre queue je suis, et en plus j'avais adoré ta longue réponse, je me kon fond en excuses éj' sais nin ousque j'ai merdé,!!
bref du coup je vais pour tenter de me faire pardonner et lire encore plus de textes de toi en retard, aujourd’hui, mais rassure-toi, nin une punition juste un plaisir, je sais même me flageller sans douleur (pas maso pour un sou) et rien que du plaisir!
sinon, content de t'avoir appris un truc -pour moi essentiel vu ce qu'il implique politiquement au sens large, bien sûr- à propos de l'utilisation du prénom Camille dans nos rangs "extrémistes" comme disent les braves mauvais gens! et quant au choix par bermuda éditions il me semble que tu dois avoir raison!
bonne journée,

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Aurélien Azam · il y a
Une jolie œuvre à quatre mains, dense et bien écrite. Ça devait être marrant les tandems :)
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Fred Panassac · il y a
Ah oui ça c’était génial à écrire avec les jeunes. J’en ai écrit 4 , celui ci, Heimat, lauréat du jury avec Léa , et « Les mâchoires du piège » sur les ados piégés par les islamistes, lauréat du public grâce à Hope :-) mais cela n’a pas été réitéré, vu que ça a fait des jaloux je crois, tout le monde voulant pratiquement être classé, soit dans les jeunes, soit dans les seniors, pour pouvoir y participer !!! Pour un peu ça donnait des ados de 30 ans et des seniors de 45, à les entendre, j’exagère à peine, lol... une belle expérience non reconduite, tout comme les concours de haïkus : il n’y en a plus ! Mais ce n’est pas très grave, il y a toujours de quoi s’amuser sur Short !
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Aurélien Azam · il y a
ça s'organisait comment d'ailleurs pour former les duos ? :)
(Lol moi je ne pourrais pas par exemple, je suis trop "vieux" je pense ^^)

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Fred Panassac · il y a
On se concertait par mail avec l’autre auteur plusieurs fois, jusqu’à être satisfaits de nos textes et de leur interaction. Je crois que dans la deuxième version avec limite d’âge prolongée tu aurais pu y être, en tous cas à l’époque oui, très certainement ! On choisissait avec qui on voulait écrire, on le lui proposait ou un auteur nous le proposait. Après seulement on se communiquait les mails.
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Aurélien Azam · il y a
Ah ah il y a 4 ans j'avais l'âge de Léa, donc oui j'aurais pu ! Je n'écrivais pas de nouvelles à l'époque (ça fait seulement deux ans que je m'y suis mis), mais ça m'aurait motivé à commencer plus tôt :)
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Francine Lambert · il y a
Quelle belle idée que ces tandems ! Dommage qu'ils ne soient plus reconduits, cela m'aurait bien plu . . . Moi qui ne suis pas très SF j'ai dévoré ce texte avec beaucoup de plaisir, la synchronisation des idées est tout simplement parfaite !
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Fred Panassac · il y a
Merci Francine. Ça fait plaisir que notre tandem avec Léa soit encore lu.
J'avais adoré cette expérience d'écriture avec des jeunes (4 Tandems dont deux lauréats excusez du peu ;-)
Les textes résultaient de plusieurs échanges par mail avec les auteurs pour peaufiner les histoires et synchroniser les intrigues après un premier jet écrit chacun de son côté (s'étant mis d'accord sur un thème général avant de commencer) Heimat a été Prix du Jury et Les mâchoires du piège Prix du Public ( avec Hope)
Mais les Tandems n'ont pas été reconduits, et je ne sais pas vraiment pourquoi. Je me souviens seulement que des "vieux" pas assez vieux et des "jeunes" pas assez jeunes avaient râlé de ne pas être inclus dans le processus, et que les âges avaient été modifiés de part et d'autre dans le règlement, ce qui fait que l'initiative perdait un peu de son sens au passage. Pour un peu Short aurait presque été accusé de favoritisme. Jamais contents les gens ...

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Francine Lambert · il y a
C'est très "français" tout ça, Fred . . . et Short est de ce point de vue un joli petit microcosme d'après ce que j'ai pu en voir ces derniers mois !
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Fred Panassac · il y a
Oui Francine, dernier exemple caractéristique du râlage compulsif il y a quelques jours. On a l'embarras du choix. D'ailleurs moi aussi je râle (à propos du forum...)
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Edmée Mallune · il y a
Belle idée que cet écrit à deux mains (plus robotisées que plumées...). Et bravo à vous !
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Fred Panassac · il y a
Merci Edmée d'avoir redécouvert ce Tandem écrit avec Léa Gerst. Les Tandems inter-générations étaient une belle idée de Short Edition. J'avais participé à 4 tandems. Un a été Prix du Jury c'est celui-ci , et un autre a été Prix des lecteurs, c'est celui écrit avec Hope : "Les Mâchoires du piège".
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Aubry Françon · il y a
Chère Fred, suite à votre suggestion, je redécouvre avec bonheur votre nouvelle (le titre me disait quelque chose... : voir ci-dessous mon premier commentaire). Sans doute y-a-t-il matière à un récit plus long !
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Fred Panassac · il y a
Bonsoir Aubry, c'est tout moi ça, je n'avais pas vu votre précédent commentaire et je vous avais donc réinvité, du coup j'ai deux commentaires pour le prix d'un, un grand merci pour votre lecture et votre appréciation ! Je suis contente que notre nouvelle écrite en tandem avec Léa vous ait plu.
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Aubry Françon · il y a
Superbe nouvelle écrite à quatre mains (bien synchrones !) et qui me fait un peu penser à Isaac Asimov et son homme bicentenaire notamment. Merci pour cette suggestion de lecture en phase avec ma nouvelle berlinoise ;-) A vous lire.
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Geny Montel · il y a
Un tandem fort réussit ! Un remarquable travail de collaboration pour arriver à cette parfaite harmonie. Un sujet traité avec beaucoup d'originalité.
Mes félicitations à toutes les deux pour ce texte que je découvre en 2017 !
Et dire qu'on commence dans certains pays européens à insérer des puces aux salariés...

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Fred Panassac · il y a
Ah ces tandems, excellent souvenir de collaboration littéraire ! Merci pour ta lecture : -)
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Geny Montel · il y a
Ce doit être palpitant ☺ Je te découvre petit à petit... à bientôt Fred !
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Fred Panassac · il y a
C'était vraiment passionnant de confronter nos idées et d'améliorer nos textes mutuellement en correspondant par mail. J'ai collaboré avec 4 jeunes, pour 4 tandems, dont deux ont été lauréats : celui-ci avec Léa Gerst et le deuxième avec Hope, "Les Mâchoires du piège". Hélas l'expérience des tandems n'a pas été reconduite par Short. Merci Geny pour ces commentaires !
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Geny Montel · il y a
C'est dommage...
J'ai dévoré "Les Mâchoires du piège" sur la page de Hope. Un récit qui ne peut mieux coller à l'actualité.
Il est de petits indices qui devraient alerter davantage les parents ou grands-parents.
L'adolescence est une période fragile et les réseaux sociaux ne sont pas toujours de bons amis...
Une très très belle collaboration !

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Utilisateur désactivé · il y a
a croire que l'homme deviendra humain une fois débarassé de son enveloppe biologique!!paradoxal! un très bon texte
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Valoute Claro · il y a
Chouette tandem. Merci pour ce "rêve" humain dans une humanité qui en manque cruellement .
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Violette · il y a
J'aime beaucoup ce saut vers le futur permettant de revenir au passé, si vous avez le temps d'aller vers mon
"Pourquoi pas ," vous remarquerez qu'à ma manière j'y vais aussi, bien sûr je vote.

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Fred Panassac · il y a
Merci Violette, et "Pourquoi pas" ?

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