Heimat

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« Ce matin, Camille a téléchargé l’appli » indique l’interface électronique des lunettes bioniques de Gerhard.
« Camille, un nom typiquement robotique » renifle le vieil homme en ouvrant l’application d’un clignement des yeux.
— Morgan, Bénédicte, Claude, Stéphane, Camille, j’en passe et des meilleurs ! Rien que des prénoms mixtes donnés à ces saletés de machines asexuées sans cœur ni âme ! ronchonne-t-il de plus belle, lui qui peut s’enorgueillir de porter un prénom on ne peut plus masculin, symbole de sa virilité, merci bien !

Néanmoins, bien que le vieillard multicentenaire ne voulût pas l’admettre, son vieux cœur tout rabougri s’était emballé à l’idée qu’une personne venait enfin de télécharger Heimat, l’appli révolutionnaire qu’il avait mise au point. Même si cette personne se trouvait être un robot dénué de sentiment et affublé du prénom de Camille.

La réalité était que l’humanité telle que l’avait connue Gerhard durant sa jeunesse ne comptait plus qu’une poignée de véritables humains plus décharnés les uns que les autres, réfugiés à des années-lumière de la Terre sur un vaisseau spatial.

Pour redonner un sens à cette pseudo-humanité, Gerhard avait eu l’idée de créer cette appli pour interface électronique, et Heimat permettait de voyager dans le temps et dans l’espace, rien que ça !

C’est donc en l’an de grâce 3489 que cette formidable avancée technologique montra enfin le bout de son nez. Notre vieux ronchon n’était pas peu fier d’en être l’instigateur, et d'avoir fait en sorte de pouvoir dès la fin du téléchargement envoyer les imprudents en croisière à travers les dimensions.

Il devait reconnaître que ces puces d’identification greffées au bras, contre lesquelles il avait vigoureusement protesté, étaient bien pratiques pour la réalisation de ses plans. Mais s’il avait farouchement bataillé lors de leur mise en place quelques centenaires plus tôt, c’était uniquement par esprit de contestation. Ces gadgets présentaient en réalité un grand intérêt pour son grand projet d’humanisation !

Ainsi, lorsque Camille téléchargea Heimat, elle se retrouva propulsée par les soins tout particuliers du machiavélique Gerhard en l’an 1989, dans une ville nommée alors Berlin, située, je vous le donne en mille, sur notre bonne vieille Terre !

Le vieux ricana : son plan avait marché. Cette Camille sans âme ni sentiments apprendrait enfin ce qu’était la guerre, la misère, l’amour et la liberté. Et ce n’était que le début.

Léa Gerst, 19 ans







Ce matin, Camille a téléchargé l’appli. Celle qui sera seule capable de lui insuffler une âme, selon les dires de son inventeur. Comment regretter ce qu'on n'a jamais connu ? Pourtant le robot Camille au prénom épicène qui agace tant Gerhard, garde dans ses gènes de métal ce qui peut ressembler de plus près à la nostalgie.

Elle – car à n’en pas douter, elle a été femme longtemps auparavant – connaît des fulgurances qui peuvent s’apparenter à la mémoire humaine. Surprise, peur, excitation, joie, jusque-là pour Camille simples assemblages de phonèmes en mots secs et morts, deviennent des embryons d’émotion, car il faut bien appeler ainsi le mouvement subtil de ses circuits neuronaux. Quelque chose palpite en elle, et c’est un cœur ; des cellules se multiplient et ce sont des membres, une tête, des oreilles pour entendre et des yeux pour pleurer. L’appli s’appelle Heimat et une vague réminiscence lui a donné l’impulsion nécessaire à une appropriation immédiate et instinctive.

La peau et les os de Camille remplacent l’acier, l’esprit et l’âme balayent les suites de chiffres aléatoires, et cet être vivant surgi de la matière contient toute l’histoire du pays en pleine tourmente où Gerhard l’a parachuté en pensant lui causer une douleur insurmontable ; toute l’histoire de cette ville coupée en deux : Berlin. Mais à l’inverse de ce que le savant fomentait, Camille jubile d’avoir revêtu la peau d’une fille de l’Est.

En face, le Reichstag la nargue avec ses flammes mal éteintes ; elle reconnaît la Tour de télévision et sa propagande ; l’immensité peuplée de fantômes de la Potsdamer Platz ; la Spree et ses pièges à nageurs. Le Mur était son horizon et maintenant qu’il tombe, la liberté de 1989 lui monte à la tête comme une ivresse.

Elle est ce peuple envahissant les rues, elle est ces cris, ces embrassades, cette folie, elle est ce Mur assailli par la foule, et bientôt débité en tranches ; elle est ce Vopo tremblant de la crainte des autorités et brûlant de fraterniser avec l’ennemi capitaliste. Elle est celle qui lui tend la main.

Gerhard a gagné, son entreprise d’humanisation a réussi. Grâce à son stock de données inépuisable, Camille s’est trouvée de plain-pied avec l’événement.

Le choc n’en sera que plus grand lorsque Gerhard, dans une heure ou dans deux siècles, verra dans son vaisseau surgir les robots en révolte. À leur tête se trouvera Camille et ses rêves humains, ses rêves de liberté cultivés sur Terre, à Berlin, en 1989.

Fred Panassac, 65 ans

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