1
min

Héberger un nuage

Image de Philippe Clavel

Philippe Clavel

1420 lectures

1102

LAURÉAT
Sélection Jury

Recommandé
Le plus difficile avait été de le capturer. J’avais mis beaucoup de temps à l’apprivoiser. Il s’agissait sans nul doute d'un nuage qui venait d’ailleurs, de l’autre côté de la Méditerranée si j’en croyais sa couleur mâtinée d’ocre. Chaque matin, depuis septembre, je le trouvais là, assoupi, étalé ou plutôt alangui autour de ma maison. Les premiers temps, j’avais profité de cet instant magique où l’aube cède place à l’aurore, pour le regarder, le contempler sans bouger, juste avant qu’il ne fuie, poussé par la brise légère qui accompagne le premier rayon du soleil. Comme il ne semblait pas vraiment apeuré par ma présence, j’avais alors commencé à lui parler, de moi bien sûr, mais aussi de lui, de sa fragilité, de sa beauté évanescente. Il semblait apprécier mes mots, mettant chaque jour un peu plus longtemps à se dissiper. Comme à un enfant à qui l’on lit des contes cruels pour qu’il cache sa fausse peur dans vos bras, je récitais parfois au petit nuage émerveillé, des vers d’Emile Verhaeren :

« Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant novembre ;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs ;
Voici le vent,
Le vent sauvage de novembre »*

Alors, il se lovait en larges volutes sous le vieux tilleul, osant parfois s’enrouler tout autour de mes jambes. Quand un jour il daigna me vêtir entièrement de sa laiteuse brume, je levai la main pour le toucher un peu, le caresser et lui susurrer qu’il n’aurait plus à craindre d’être emporté par la prochaine perturbation venant de l’Atlantique, s’il acceptait de partager ma maison, je saurais le protéger le temps qu’il voudrait. Il acquiesça d’une gracieuse volute.
Le lendemain, pour l’héberger dans des conditions qui garantissent à la fois sa liberté et sa sécurité, j’avais conçu une idée, une sorte de cage à brume qui ne posséderait ni cloison ni barreaux, dans laquelle il pourrait se reposer, aller et venir à sa guise et se régénérer autant que de besoin, et même croître s’il le souhaitait. J’avais alors ôté les vieilles planches posées sur la margelle du puits situé au milieu de la cour et il s’était laissé glisser à l’intérieur.
Depuis, quand le temps le permet, pas trop chaud, pas trop froid, à l’aube je le hèle d’un petit : « Dehors mon beau, on va faire un tour ». Il sort de chez lui et se répand parmi les arbres et les fleurs, se gavant d’odeurs et de rosée. Puis, quand le soleil pointe à l’horizon, il regagne sa cage pour une grande sieste qui dure jusqu’au lendemain au petit jour.
Cela suffit à notre bonheur.


* Le Vent, Emile Verhaeren

PRIX

Image de Automne 2017
1102

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de RAC
RAC · il y a
Des clins d'oeil à des émisssions enfantines ?! A mettre en DA !
·
Image de Cathy Grejacz
Cathy Grejacz · il y a
Douceur, rêverie, humour. J’aime.
·
Image de La  luciole
La luciole · il y a
Que ce récit est poétique, un abri pour votre nuage, mon vote et mes remerciements pour cette douce lecture.
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Les merveilleux nuages...
vous devriez lire le texte qui date d'un an environ d'un auteur Short: Pierrotdu84 "le petit flocon triste" je pense qu'il est du genre à vous plaire

·
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
magique ! je suis sur un nuage, c'est doux et je me laisse emporter par votre poésie
·
Image de Firmin Kouadio
Firmin Kouadio · il y a
Waouh ! Que d'admiration pour cette plume au goût poétique ! Bravo !!!
·
Image de MCV
MCV · il y a
Toujours cette oscillation entre poésie et humour. Bravo. A part ça, la cage sécurité-liberté m'a rappelé Barbapapa. C'est saugrenu, mais est-ce grave?
·
Image de Sylvie Franceus
Sylvie Franceus · il y a
Une minute de paix.
En tant que fée, ppppppppppppffffffffffffffiiiiiiiiuuuuuuuut… me voici transformée en nuage et j'aime bien quand vous récitez de la poésie à voix chuchotée. C'est joli.
Merci mille fois
sylvie

·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Un nuage passe ... et décide de rester. Il doit se sentir merveilleusement bien pour ne plus vouloir partir vers des inconnus rêveurs, et se contenter d'une vie en terrains amarrés et agréablement connus :)
Merci et bravo pour ce texte attachant, Philippe !
Egalement, mon très très court "Gu'Air de Sang" est en finale du Prix Court et Noir !
Si tu le souhaites, n'hésite pas à renouveler ton soutien pour mon texte : j'en serai ravi :)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

·
Image de Chris Cerniou
Chris Cerniou · il y a
Je l'ai imprimé à la gare de Perrache et vient d'avoir grand plaisir à le découvrir dans le bus qui m'amène à L'Arbresle. Bravo, ça m'a ému, c'est frais et beau.
·
Image de Philippe Clavel
Philippe Clavel · il y a
Sympa Chris ce petit message ! Pour info, j'avais écrit ce texte pour anti-surfer sur deux concepts à la mode sur Internet : les CLOUDS et les Hébergeurs...
Petit conseil d'un Lyonnais : pour aller à L'Arbresle, prendre le train gare St Paul... C'est plus sympa, sauf en cas de grève où il y a des bus de remplacement à partir de la gare métro Gorge de Loup.
Au plaisir de lire à nouveau vos commentaires sur mes petits textes.

·
Image de Chris Cerniou
Chris Cerniou · il y a
Justement, jour de grève ;)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

L'ombre de l'olivier, encadrée par celle de la fenêtre, s'étale sur le parquet. Le soleil qui pénètre dans la chambre permet la création d'un monde nouveau. Un univers différent, tout de noirs ...