Héberger un nuage

il y a
1 min
1 550
lectures
1110
Lauréat
Jury
Recommandé

Ingénieur de formation puis de profession, j'ai décidé de passer une part de ma retraite dans l'imaginaire.  [+]

Image de Automne 2017

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Le plus difficile avait été de le capturer. J'avais mis beaucoup de temps à l'apprivoiser. Il s'agissait sans nul doute d'un nuage qui venait d'ailleurs, de l'autre côté de la Méditerranée si j'en croyais sa couleur mâtinée d'ocre. Chaque matin, depuis septembre, je le trouvais là, assoupi, étalé ou plutôt alangui autour de ma maison. Les premiers temps, j'avais profité de cet instant magique où l'aube cède place à l'aurore, pour le regarder, le contempler sans bouger, juste avant qu'il ne fuie, poussé par la brise légère qui accompagne le premier rayon du soleil. Comme il ne semblait pas vraiment apeuré par ma présence, j'avais alors commencé à lui parler, de moi bien sûr, mais aussi de lui, de sa fragilité, de sa beauté évanescente. Il semblait apprécier mes mots, mettant chaque jour un peu plus longtemps à se dissiper. Comme à un enfant à qui l'on lit des contes cruels pour qu'il cache sa fausse peur dans vos bras, je récitais parfois au petit nuage émerveillé, des vers d'Emile Verhaeren :

« Sur la bruyère longue infiniment,
Voici le vent cornant novembre ;
Sur la bruyère, infiniment,
Voici le vent
Qui se déchire et se démembre,
En souffles lourds, battant les bourgs ;
Voici le vent,
Le vent sauvage de novembre »*

Alors, il se lovait en larges volutes sous le vieux tilleul, osant parfois s'enrouler tout autour de mes jambes. Quand un jour il daigna me vêtir entièrement de sa laiteuse brume, je levai la main pour le toucher un peu, le caresser et lui susurrer qu'il n'aurait plus à craindre d'être emporté par la prochaine perturbation venant de l'Atlantique, s'il acceptait de partager ma maison, je saurais le protéger le temps qu'il voudrait. Il acquiesça d'une gracieuse volute.
Le lendemain, pour l'héberger dans des conditions qui garantissent à la fois sa liberté et sa sécurité, j'avais conçu une idée, une sorte de cage à brume qui ne posséderait ni cloison ni barreaux, dans laquelle il pourrait se reposer, aller et venir à sa guise et se régénérer autant que de besoin, et même croître s'il le souhaitait. J'avais alors ôté les vieilles planches posées sur la margelle du puits situé au milieu de la cour et il s'était laissé glisser à l'intérieur.
Depuis, quand le temps le permet, pas trop chaud, pas trop froid, à l'aube je le hèle d'un petit : « Dehors mon beau, on va faire un tour ». Il sort de chez lui et se répand parmi les arbres et les fleurs, se gavant d'odeurs et de rosée. Puis, quand le soleil pointe à l'horizon, il regagne sa cage pour une grande sieste qui dure jusqu'au lendemain au petit jour.
Cela suffit à notre bonheur.


* Le Vent, Emile Verhaeren

Recommandé
1110

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Chiadé ♫

Vous aimerez aussi !