Haussmann Saint-Lazare

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"Je sais, tout a été dit, tout déjà écrit. Mais pas par moi!" Piet Maris  [+]

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Jacques m'a raconté une histoire il y a quelques mois ; je me suis demandé s'il fallait le croire. Jacques aime souvent attirer l'attention et il parle tellement. Il en est presque ennuyeux.

Et puis, je l'ai vu, la première fois, à Haussmann St Lazare. Je passe tous les soirs à Haussmann Saint Lazare; c'est là que je change pour rentrer chez moi, je travaille en banlieue. Il me semble parfois je vais à l'envers du monde. Je regagne le métro et je m'enfonce vers la ville, je traverse d'autre tunnels. Je rentre chez moi le soir la plupart du temps. A vrai dire, je ne suis pas obligée, mais je le fais. Là ou ailleurs, après tout. Parfois je me dis que je pourrais prendre une autre ligne, ou juste repartir dans l'autre sens, aller compter les arbres du bois de Rosny ou les tonnelles de Nogent. Je ne le fais pas, je passe par Haussmann St Lazare. Je préférerais Montparnasse Bienvenüe. Ça ça me plairait vraiment, un endroit qui s’appelle bienvenue, je pourrais m'y sentir chez moi. Mais mon train s'arrête à Haussmann Saint Lazare.

Après tout, Saint Lazare, ça donne l'espoir de renaître et Haussmann ça donne des perspectives. Et puis, il paraît que c'est là que ça se passe, c'est ce que m'a dit Jacques. D'ailleurs c'est là que je l'ai vu la première fois, le type, sur le quai d'en face. Il attend toujours sur le quai, il ne monte pas. La première fois non plus, il n'est monté. Il regarde le train, le quai, les gens qui arrivent des couloirs et il ne monte pas. Je le vois, tous les soirs. A force, j'ai fait attention, j'ai guetté par la vitre, avant de descendre, toujours il est là. Une fois, je me suis inquiété, il n'y était pas, j'avais beau scruter le quai, pas de silhouette semblable à la sienne, il m'a manqué. Le lendemain il était là, à nouveau, sur le quai, les cheveux hirsutes et bouclés, j'avais du prendre un train trop tôt la veille. Il porte toujours ce grand manteau gris dont il relève le col quand le vent s’engouffre dans le tunnel. Parfois, je fais le tour de la stations, je me glisse dans la foule près de lui quand le train arrive pour les emmener tous, vers Chelles,ou Noisy. J'essaie de le voir un peu plus, d'un peu plus près. Et puis je file vers l'escalier. Une fois j'ai cru le voir à magenta mais c'était peut être un autre, il courait vers la sortie. J'aimerais bien qu'il me regarde.

La journée je travaille, j'explique des choses à des gens, je leur parle, ils m'écoutent, c'est pour ça qu'on me paie. Jacques c'est un collègue de travail et c'est lui qui m'a raconté l'histoire des gens qui se donnent rendez vous dans le RER, à Haussmann Saint Lazare. Il a lu ça quelques part, c'est ce qu'il dit. Ce sont des gens qui se rencontrent sur internet. Un site un peu spécial. J'ai oublié le nom, ou il ne l'a pas dit. Des gens ordinaires mais qui aiment se montrer, et regarder , Jacques a dit ce mot vulgaire :exhibitionnistes. Il se moquait un peu, laissait ça à d'autres que lui. Ces sont des filles surtout, enfin, des femmes, qui proposent. Ce n'est pas l'idée de l’imperméable qui effraie les enfants. Non, c'est bien plus subtil : ils échangent un regard sur la quai, ils montent ensemble dans le même wagon, s'installent face à face, bien à l'abri des regards,dans la foule à l'heure de pointe.

C'est furtif, ce n'est rien de spectaculaire, juste un avant goût d'effeuillage inachevé, une promesse de caresse non tenue. Personne n'est dupe. C'est un jeu. Apercevoir une rondeur, la pointe d'un sein, le haut de la cuisse, juste là où il fait chaud et où on voudrait glisser sa main. Ils ne touchent pas, ce sont juste les yeux qui effleurent, qui volent un instant la douceur de la peau. Ils ne se parlent pas, font seulement des provisions de rêves pour plus tard et se séparent à Magenta.

Jacques trouvait ça bizarre. Moi, chaque soir, à Haussmann St Lazare, je le vois et je n'ose pas. Je pourrais chercher le nom du site et un soir descendre du train, passer sur le quai d'en face, attraper son regard et grimper dans le wagon avec lui, dans un face à face fébrile. A peine relever un pan de jupe, froisser un pli de chemisier, défaire le premier bouton et descendre à la station suivante, le ventre chaud, filer dans la soirée,. Je n'ose pas. Chaque soir, à Haussmann St Lazare, je regarde l'homme sur le quai, et je prends l'escalier vers ma correspondance, en route vers une nuit qui ne m'attend pas.
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Miss Free · il y a
Un bon moment de lecture.
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Elena Moretto · il y a
voilà un texte touchant et poétique qui ne manque pas de perspectives. vous avez mes 5 votes
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Eowyn Tflingueuse · il y a
Touchant récit . Je vote.
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Partner · il y a
Une histoire qui jette le trouble. Faut-il faire fermer cette station ?
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Chris B · il y a
Cela changerait il quelque chose à la solitude?
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Yasmina Sénane · il y a
Un texte qui laisse la place à l'imaginaire !
Apprécierez-vous ma petite histoire dans le RER "Un coin de parapluie" ?

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J.M. Raynaud · il y a
voilà qui est original
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Arlo G · il y a
Le temps du voyage propice à l'imagination et aux fantasmes. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie. Bonne chance à vous. http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sur-un-air-de-guitare-1
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Keith Simmonds · il y a
Une belle histoire attrayante ! Mes votes ! Mon “Gros père Noël” est en compétition pour le Grand Prix Hiver 2018. Une invitation à le lire et le soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance !
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Pascal Depresle · il y a
Joliment écrit. Mes voix. Sans contrepartie je vous invite à prendre un billet pour mon 7h24, en lice dans la même catégorie, merci. http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/7h24-1 Mais j'ai beaucoup d'autres choses qui vous attendent.