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Hasta siempre

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Eowyn

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— Chef ! Chef !
Avant que je ne me réveillasse grâce au nectar d’un petit noir bien serré, la mélodie du percolateur me berçait dangereusement.
— Chef ! Capitaine Pongo !
— Lieutenant Gai-Luron, grommelai-je, arrêtez de japper. Il n'est que six heures du matin. Il n’y a que nous dans ce fichu commissariat. Enfin, jusqu’à deux minutes, il n’y avait que moi, le Rhône serpentant à quelques mètres d'ici et cette maudite chaleur liquéfiante. Et comme j’ai une fois de plus égaré l’option dormir chez moi, je...
— Vous avez encore pieuté sous votre bureau !
— Sur le canapé, plutôt. L'affaire des troncs me turlupine.
— Ceux des marais salants ? Ceux qui empestaient le hareng saur, précisa le lieutenant.
— Tout à fait ! Les quatre corps ficelés tels des paupiettes de veau. Même que vous avez vomi.
— Pas beau à voir.
— Ni à sentir. Vous aviez mangé quoi ?
— Sans têtes ni pattes ni poils. Écalés comme de vulgaires œufs. Mais bien cautérisés.
— Et surtout impossible à identifier, j'ajoutai en lapant quelques gorgées d'eau. Deux jours que nous tournons en rond. Et cette chaleur ! Je perds toute consistance.
— Pour sûr ! s'exclama Gai-Luron qui haletait.
— Je vous conseille donc, reprit le Capitaine Pongo, de ne plus beugler de la sorte si vous ne voulez pas finir de la sorte ! Qu’est-ce qui mérite de pareils vagissements !
— C’est de Cheshire!
— Plaît-il ? De Cheshire ? Pourquoi ? j'aboyai.
— Aucune idée! Elle ne veut parler qu'à vous. Je ne l'ai jamais vu ainsi !

La Comtesse Marie de Cheshire ! Elégante, majestueuse, féline, racée. Sans elle et son immense domaine, sans le Comte et ses chasseurs, nous n'aurions jamais pu survivre à la disparition des humains. Ils nous avaient si bien domestiqués, ils avaient aussi bien formaté l'environnement à leurs besoins qu'ils l'avaient conduit à sa perte. La fournaise les avait rendus fous. La moindre bouteille d'eau se négociait à l'aune d'un litre de pétrole. Pour de la climatisation jusqu'à ce qu'il n'y ait plus d'électricité; pour le moindre courant d'air, pour des fruits pourris, ils s'étaient affrontés, déchaînés. Ils avaient bien tenté de nous mêler à leurs pathétiques tentatives de survie mais chaque espèce avait, progressivement, lâché le monde des bipèdes qui tombaient comme des mouches.

— Mes hommages, Madame. Que puis-je ? demandai-je en ôtant soigneusement du canapé mes poils de vieux setter anglais.
— Capitaine Pongo ! Mon époux a disparu, feula la Comtesse sans préambule. Retrouvez-le, siffla-t-elle l'œil brillant, les griffes sorties.
— Sauf votre respect, Madame, j'aurais besoin de quelques informations. Depuis quand a-t-il disparu ?
— Trois jours.
— Où est-il allé ?
— Dans les marais salants.
— Pour quelles raisons ?
— Personne ne l'ignore, martela la Comtesse, le Comte est féru de sciences. Toutes les sciences ! Elles le captivent, le passionnent.
— Pourquoi ne venir au commissariat qu'aujourd'hui ?

A peine avais-je posé cette question que je compris : j'avais dépassé les bornes. Lesquelles exactement ? J'aurais été bien incapable de les définir mais le regard noir encre de chine que la Comtesse me jeta me le confirma. Néanmoins, toute aristochate qu'elle était, ni son titre, ni son allure de sphinge ne m'empêcherait de l'interroger comme je l'entendais
— Capitaine, parce que mon époux me l'avait spécifié. Par écrit. Voyez-vous même, dit-elle en me tendant un carré de papier soigneusement plié.
Je parcourus en diagonale le message succinct du Comte qui intimait à son épouse de ne prévenir les autorités compétentes qu'au bout de trois jours de disparition. Un postscriptum griffouillé précisait qu'il était sur une découverte hors norme.
— Et vous ne vous êtes pas inquiétée avant ce matin, demanda le lieutenant Gai-Luron qui avait lu par-dessus ma patte.
— Quand le Comte est happé par ses recherches scientifiques, il en perd le sens commun. Il se comporte tel un chat de gouttière. J'en ai pris mon parti.
— Et quelles étaient ces dernières recherches ? s'enquit le lieutenant.
— Et vos chasseurs ? Nous aurions besoin de renfort, ajoutai-je.
La Comtesse nous toisa.
— Je n'en sais rien. Les chasseurs sont tous alités. Forte fièvre. Le labo est verrouillé par un code. Seul le Comte en a la connaissance, grimaça la Comtesse en allongeant ses griffes.

Sur la montagne de sel, la réverbération était telle que les globes oculaires fondaient et s'écoulaient hors de leurs orbites. L'Homme, imperméable, aux flammes de chaleur qui lui tombaient du ciel, jubilait. Simplement. Un homme. Il dévala la camelle, fixa encore une fois l'horizon. Derrière lui, depuis une cavité qu'il avait emménagée, des plaintes lancinantes s'échappaient. L'Homme sourit.

— Chef, Snoopy est vraiment un as, s'exclama Gai-Luron, il a cracké le code et hop, à nous le labo du Comte.
— Sauf que, à part une fiole, la perquisition n'a rien donné, je grommelai.
— Dagobert est la Rolls Royce des médecins légistes, assura Gai-Luron. Il trouvera. Tout comme il a déterminé l'espèce, l'âge de nos quatre paupiettes.
— De jeunes chats. Des apprentis chasseurs. Rongés par une bactérie inconnue. Tellement inconnue, tellement d'un autre âge que l'ordinateur de Dagobert a planté.
— Et la Comtesse l'ignorait ? s'étonna le lieutenant.
— Faut croire. Je déteste cette affaire, je déteste cet endroit.
— Les salines ?
— Les salines. Et c'est notre seule piste.
Le lieutenant déglutit. Lui aussi détestait cette longue plaine craquelée tachetée de bassins d'eau rosée. Le blanc du sel l'aveuglait, l'iode perturbait son flair, le soleil l'abrutissait. Et ce rose qui colorait les marais lui donnait la nausée. Les algues qui y ondulaient nonchalamment ressemblaient à de minuscules mains, prêtes à les saisir au moindre faux pas.

— Cher Comte, vous êtes d'une résistance admirable, complimenta l'Homme. Vous n'avez plus de patte arrière gauche, un de vos tibias s'émiette, votre sternum est profondément écorché, vous suintez de toutes parts, et que quelques gémissements. Mieux que les quatre écervelés que vous avez envoyé à la mort.
— Qui êtes-vous ? souffla le Comte.
— Ce n'est pas la bonne question. Tant pis, ricana l'Homme.
— Qui êtes-vous ? répéta le Comte.

— Dans une époque reculée, j'étais biologiste. Spécialiste du permafrost et des bactéries qu'y dorment. Ou plutôt qui y dormaient. Vous n'auriez jamais dû venir fouiner dans les marais salants. Pas plus que vous n'auriez dû y revenir.
— Mes jeunes. Je voulais savoir. Pourquoi faites-vous cela ? gémit le Comte.
— La bonne question ! hurla l'Homme. Mais je n'y répondrai pas. Vos amis n'arriveront pas à temps pour vous sauver, murmura-t-il, vos amis ont déjà leurs pattes dans la tombe.


Un hurlement déchira le brouillard qui enserrait mon cerveau. Mon hurlement. A mes côtés, Gai-Luron pissait le sang. Des entailles profondes parsemait son corps. La croute de sel qui enrobait le sol pénétrait on ne peut mieux dans ses blessures. D'où sortaient-elles ces plaies ? Comment ma patte gauche avait pu se détacher de mon corps ? J'hurlai encore. Au pied de la montagne de sel qui nous avait servi de point de repère, je distinguai une forme humaine. Qui s'approchait. S'approchait conquérante. Un long pieu à la main sur lequel s'empilaient cinq têtes de chat.
— Qui êtes-vous ? j'articulai.
— Le dernier. L'Unique. Le Recommencement.

PRIX

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Philippe Jacquier · il y a
En voilà une idée originale que cette histoire ! Bravo, mes voix.
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Julien1965 · il y a
Un récit très original, mystérieux... Vous ouvrez des portes dans l'écriture en allant loin, très loin... Bravo !
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Julien1965 · il y a
Je vous souhaite également la bienvenue sur ma page...
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Norsk · il y a
Un mélange d'animal et de fantastique. Malheureusement, les humains sont toujours là... Très chouette !
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Eowyn · il y a
Merci beaucoup.
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Dranem · il y a
Repousser les limites de l'écriture avec cette histoire ... un polar ésotérique , symbolique et surréaliste comme dans l'univers de Jodorowsky ! Connaissez vous cette légende qui hante les pentes du piton de la fournaise? un texte également en lice pour le court et noir :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-de-madame-desbassyns

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Alain.Mas · il y a
Une histoire avec beaucoup de mystères. Apparament un territoire réservé.
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Viviane Fournier · il y a
Jolie création d'écriture, d'idées, de ton ... j'ai vraiment aimé !
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Françoise Mornas · il y a
Un mélange de récit d'anticipation et de polar, une touche d'humour, et le retour diabolique de l'humain... tout cela dans une ambiance mystérieuse et étonnante. Très original !
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Patrick Peronne · il y a
Vous avez ajouté une touche personnelle, qui donne un lustre supplémentaire à ce Prix et contribue à élargir le champ des possibles du " Noir". Bravo ! Ce n'est pas une mince prouesse, surtout lorsqu'elle s'accompagne d'un indéniable talent de plume. Tout mon soutien.
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Eowyn · il y a
Merci mille fois. Votre commentaire me touche énormément.
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Diane Delo · il y a
Mes voix pour ce bon texte !
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Eowyn · il y a
Merci beaucoup.
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jusyfa *** · il y a
Oups ! Quelle imagination ! Original, prenant et bien dans le thème, votre plume accroche le lecteur, bravo ! +5*****
Julien.
Une invitation à lire "Sofia" actuellement en lice.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt peut-être...

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Eowyn · il y a
Merci. J'irai lire votre récit.
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Zouzou · il y a
Une angoisse... écrasante !
Je concours aussi si vous aimez...

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Ginette Vijaya · il y a
Il y a un peu tous les genres , du fantastique au thriller, un mélange qui distille une atmosphère surprenante .
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Pierre alias Pierrotdu84 · il y a
Bravo ! Je regarderai d'un autre oeil, désormais, les salants d'Aigues-Mortes ou d'ailleurs.
Et les chats aussi, des fois qu'ils veuillent m'éliminer sans attendre l'extinction de l'humanité...
Quant à moi, je suis moins blanc que le sel, carrément noir, avec "Qui mourra verra" : au plaisir de vous y rencontrer ?

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Adeline de Luynes2 · il y a
Une histoire étrange, à tiroirs aussi mystérieux les uns que les autres, félicitations, je vote pour vous. Avec de plus un paragraphe qui décrit bien ce que pourraient être les conséquences de la catastrophe climatique annoncée ... effrayant !
Bravo Eowyn pour votre écriture, votre imagination, votre littérature, qui laisse sur la faim : en savoir plus !!! A votre plume !

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Virgo34 · il y a
Ça chance de ce qu'on a l'habitude de lire ici. C'est original mais surprenant.
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Pauline · il y a
J'aimerais lire la suite ! Une histoire avec un point de vue original. Bravo !
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Eowyn · il y a
Il n'y a pas de suite prévue à ce jour. Mais qui sait ?
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Eowyn · il y a
Merci.
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JD Valentine · il y a
J'ai beaucoup aimé l'originalité du texte, son rythme, son décor des salines. Un bon moment de lecture ( seule la chute me laisse sur ma faim). Mes voix avec plaisir.
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Eowyn · il y a
Merci.
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Dominique Coste · il y a
ça m'a foutu la trouille ! J'ai beaucoup aimé et vous offre mes voix avec plaisir !
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Eowyn · il y a
Merci.
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PG · il y a
Bravissimo, étonnant et tellement inquiétant.
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Keith Simmonds · il y a
Une ambiance onirique pour cette histoire fantastique et prenante, Eowyn ! Mes voix !
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Jeanne en B. · il y a
J'ai bien aimé, merci
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Fabie Aigne · il y a
Surprenant et captivant! Bravo!
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M. Iraje · il y a
Une bien étrange histoire, entre SF, fantastique, et visions oniriques (ou horrifiques) ... !
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Alice.gasnault · il y a
Super texte, bravo :)
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