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Hantise

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Venezia

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Au centre d’accueil des étudiants on donna à Béatrice l’adresse d’une chambre à louer près de la Faculté.
Monsieur et madame MICHAUD lui montrèrent une petite pièce sous les combles au deuxième étage de leur maison. Un grand lit occupait presque toute la place, une armoire, une table surmontée de trois étagères, une minuscule salle de bain. Béatrice remarqua à peine un
grand cadre ovale au dessus du lit : un portrait sans intérêt, sans doute quelqu’un de la famille des Michaud ou une de ces croûtes qu’on voit exposées sur les quais à côté des bouquinistes . On accédait à la chambre par un escalier qui débouchait sur la rue ; elle serait donc indépendante. Contente d’avoir trouvé si vite un logement Béatrice ne prêta aucune attention aux détails. Et le loyer n’était pas cher !
Madame MICHAUD avait précisé qu’elle ferait elle-même le ménage.Elle lui demandait simplement de ne pas marcher sur le parquet, d’utiliser les patins. Béatrice fut contente d’être dégagée de cette tâche puis elle craignit pour son intimité. Bah ! Ces MICHAUD avaient l’air de braves gens, ils débordaient de petites attentions : on lui avait offert le thé et des gâteaux. Madame MICHAUD avait apprêté le lit avec des draps roses à fleurs, avait apporté des serviettes de bain rose ; il y avait même un peignoir rose accroché à la patère.

Béatrice s’installa ; elle avait très peu d’affaires; elle voyageait, et vivait, avec le strict nécessaire.Elle s’allongea sur le lit, s’y enfonça plutôt : le matelas était mou, les oreillers mous ; l’édredon ventru lui cachait la lumière.Elle ferma les yeux. Les roses de la tapisserie se mirent à grossir, les pétales se détachaient, allaient l’ensevelir. Une jeune fille à longues boucles brunes sortit du cadre ovale accroché au mur et se pencha sur elle avec étrange sourire. Elle se secoua : la fatigue ! Se dit-elle. L’odeur d’encaustique et la chaleur m’ont engourdie. Elle posa le pied sur un patin, glissa, faillit tomber sur le parquet ciré.
Son regard se posa sur un napperon de dentelle jaunie posé sur la table de nuit ; à côté, une lampe de chevet avec un abat-jour à volants de couleur indistincte. Sur une étagère elle vit une rangée de petits chiens en porcelaine alignés par ordre de taille, et sur celles du dessous des singes puis des canards. Un autre napperon sur une console avec un vase débordant de fleurs en tissu. Devant la fenêtre, un rideau épais avec des nénuphars mauves et de lourds plis retenus par un cordon terminé par un pompon. Sur la chaise devant la table, un coussin brodé au point de croix attaché par des lacets au sommet des quatre pieds. Assises dans un fauteuil, à volants encore, des poupées étalaient leur robe froncée. L’une d’elle, très belle, en porcelaine, ferma ses yeux bleus aux longs cils et les rouvrit aussitôt, comme pour lui faire signe. Béatrice la fixa un moment pour voir si elle avait rêvé : la poupée fit un clin d’œil et tendit vers elle ses bras potelés.
Béatrice se précipita hors de la chambre et marcha longtemps dans les rues de cette ville où elle allait vivre le temps de ses études. Cette accumulation de vieilleries l’avait troublée, d’autant plus qu’elle avait passé son enfance et son adolescence dans des institutions religieuses où le seul ornement était un crucifix sur le mur. Elle avait dormi dans des dortoirs sur des lits à barreaux métalliques ; les matelas étaient fermes, les couvertures rêches, les dessus de lit en coton blanc.
Elle se raisonna : « cette chambre est une véritable bonbonnière, c’est étouffant ! Mais il suffit que je fasse un peu de vide. »
Elle rentra, ramassa les animaux en porcelaine, enleva les napperons et le vase de vieilles fleurs poussiéreuses et déposa le tout au bas de l’armoire, où elle vit plusieurs puzzles, une corde à sauter et une boîte à musique qui semblait très ancienne. Elle tourna le fauteuil des poupées contre le mur. Toujours ça de moins !
Le lendemain matin on toqua à la porte. Il était 7 heures. Béatrice, soulagée d’être réveillée, renvoya dans son cadre la jeune fille qui toute la nuit avait essayé de prendre sa place dans le lit. Les pétales de roses qui avaient recouvert les draps et l’édredon retournèrent sur le mur en laissant rôder leur parfum.
Madame Michaud glissant habilement sur ses patins, portait un plateau chargé de brioches et d’une théière fumante.
-Vous prenez du thé n’est-ce pas ?
-oui, merci Madame
Elle déposa le plateau et sortit.
Comment sait-elle que je prends du thé ? s’interrogea Béatrice .Cette femme est étonnante !

Béatrice partit à la Faculté, contente de sortir de la chambre.
Quand elle revint elle trouva un millefeuille posé sur un napperon de papier sur sa table. C’était son gâteau préféré.
Le ménage avait été fait : le fauteuil, les animaux en porcelaine, les napperons avaient repris leur place.La boîte à musique était maintenant sur la table de nuit et la corde à sauter à côté de la poupée de porcelaine qui souriait d’un air de triomphe.La jeune fille dans le cadre avait l’air fâché.

Béatrice soupira. Inutile de lutter !
Dans le tiroir de la table de nuit, à demi-ouvert, des pétales de roses séchés exhalaient un parfum très fort.
Elle ouvrit la fenêtre, s’assit à sa table, se mit à relire ses cours et ne pensa plus à rien d’autre.

La nuit suivante fut calme ; à tout hasard Béatrice s’était couchée au bord du lit pour laisser de la place à la jeune fille du cadre.Elle vint en effet et se glissa sous les draps en chantonnant une berceuse enfantine. La voix était très douce et Béatrice fit des rêves agréables.Elle fut réveillée par le frou-frou de la robe de Madame Michaud ; elle ne l’avait pas entendue frapper.
Sa logeuse lui demandait si elle avait bien dormi. Béatrice qui détestait être obligée de parler au réveil ne répondit pas. Elle était gênée par ces attentions maternelles.
Comme décidément madame Michaud s’attardait, Béatrice la remercia pour les gâteaux et lui demanda comment elle connaissait ses goûts.
« Je les connais » répondit-elle ». Et elle sortit sur ses patins.
Tout à coup la boîte à musique se mit à égrener l’air de « Meunier tu dors  ».

C’était trop : les patins, les napperons, les dentelles, les animaux en porcelaine, et cette affreuse mélodie vieillotte qui se déclenchait toute seule.
Béatrice ouvrit la fenêtre. La brume du Rhône tout proche envahit la chambre ; le grondement du fleuve semblait un appel.
Elle mit ses affaires dans son sac, jeta un regard de regret au plateau posé sur la table : une vapeur chaude s’échappait du bec de la théière. La brioche tiède sentait bon.
Elle s’approcha de la jeune fille du cadre, « Adieu petite sœur ! Impossible de rester dans cette ambiance. Tu devrais faire comme moi ». C’est alors qu’elle découvrit, à l’intérieur du cadre ovale, un miroir qui la reflétait.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, Venezia ! Je relis avec plaisir votre petit thriller offrant un grand plaisir de lecture !
Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

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Maour · il y a
Mes votes! Je reviendrai vous lire :)
J'espère que vous aimerez ma version du Petit Poucet.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet
Amitiés

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Bertrand Gille · il y a
troublante histoire.
je reste un peu sur ma faim car j'aimerai vraiment qu'elle ait une suite!
une piste à creuser pour de nouveaux textes peut-être?
Vous avez mon vote (+4)

à tout hasard, si sortant de la chambre rose, l'envie vous prenait de venir vous "promener" ici : short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/promenades-1 , je suis preneur de retours, éloges ou critiques :) Le but étant d'avancer et d'apprendre des autres)

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Christopher Olivier · il y a
C'est une bien belle histoire, angoissante et prenante.
Je vous invite à lire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/reservoir-dogs-les-chiens-du-lac-artificiel

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Jean Calbrix · il y a
Une jeune étudiante prend possession d'une chambre et progressivement on s'aperçoit que sa logeuse prend possession d'elle ! Bravo, Venezia, pour ce TTC où le stress de la jeune étudiante est admirablement rendu. Vous avez mes cinq votes.
J'ai un sonnet tragique que je vous invite à lire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/Mumba

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Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix et mes encouragements !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici... (au cas où vous ne l'auriez pas lu)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

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Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien conçue et bien écrite ! Mes votes ! Une invitation à partir en voyage sur ma “Croisière” si vous ne craignez pas la brume en mer ! Merci d’avance et bonne année !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/croisiere-2

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Pascal Depresle · il y a
Un vraie belle histoire, il y a du Balzac dans votre art de la description. Mes votes. Peut-être aimerez vous "L'héroïne", " Le Grandpé " ou "Tata Marcelle".
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