Hantise

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Tout ce que j'écris est vrai. Je suis toujours le témoin direct de ce que je raconte. Les choses se passent dans la campagne bourguignonne, à mi-chemin entre Auxerre et Dijon. Un grand merci à  [+]

Cette nuit-là, j’étais seule avec mes deux enfants. Vers minuit, je suis montée dans ma chambre, celle qui donne sur la rue avec le balcon et la vue sur l’église. Les enfants dormaient dans la pièce du fond. J’ai guetté leur silence, ils étaient paisibles et moi aussi. J’allai me coucher. Mais j’ai entendu le bruit derrière les volets. Il y avait quelqu’un sur le balcon. C’était sûr. Quelqu’un bougeait sur le balcon, sans discrétion. Sans crainte même.
Dans mon corps, toutes les peurs ont jailli. D’un seul coup. Elles tambourinaient dans mon cœur et mon ventre et ma tête. Elles allumaient toutes les sirènes. Le viol, le meurtre surgissaient, possibles et raisonnables.
Il fallait alerter le monde extérieur, trouver du renfort, descendre au rez-de-chaussée pour téléphoner au voisin, même à cette heure-là, mais très vite pour ne pas laisser les enfants seuls, là-haut, avec le danger, et puis remonter à toute vitesse pour ouvrir les volets d’un seul geste brusque sous la surveillance du voisin, posté chez lui, juste en face, prêt à bondir. J’ai fait tout ça.
Sur mon balcon, il n’y avait personne. J’avais honte. A l’autre bout de l’ombre vide, j’ai crié : «J’ai dû me tromper. C’était peut-être un animal. Excusez-moi de vous avoir dérangé.» Je me suis couchée et j’ai attendu le matin sans dormir.
Très tôt, le voisin a frappé à ma porte : «Ca va ? Vous savez, quelqu’un était tapi contre votre porte, cette nuit. Je ne vous l’ai pas dit pour ne pas vous affoler. Après, j’ai fait une ronde en voiture dans le village pour faire rentrer tout le monde. »
Jusque là, j’avais vécu confiante derrière les fenêtres éclairées ou les lattes disjointes des volets usés. Je me croyais à l'abri dans la nuit vide d'un village désert. J’entendais le portail grincer sans m'inquiéter. Je n’avais pas compris que quelqu’un grimpait dessus pour accéder à ma chambre.
Petit à petit les indices se sont révélés. J’ai repéré la fumée de sa cigarette qui entrait dans la salle de bains, les soirs d’été, par la fenêtre ouverte. J'ai compris que ce n'était pas les chiens qui effondraient le tas de bois. Je voyais sa silhouette passer et s’enfuir, sans pouvoir l’identifier. J'étais un peu flattée de susciter tant d'intérêt, c’est vrai.
Quand j'ai trouvé mes draps souillés dans mon lit mal refait, quand j’ai su qu’il avait réussi à s’insinuer dans ma chambre pendant mon absence, j’ai attrapé la hantise. J'ai voulu boucher chaque fenêtre, je n'osais plus marcher seule dans les chemins.
Un matin, j'ai découvert ses traces de pas, bien nettes dans la neige fraîche du balcon. Ce jour-là, j’ai su qui il était. Il ne se cachait même pas, il n’a rien nié.
J'ai été soulagée quand il a quitté le village.
Un après-midi du mois d'août 2005, ses parents sont passés. Pour dire bonjour. Après tant d'années ! Ils ne savent pas conduire et c'est lui qui leur servait de chauffeur. Il faisait très chaud, je leur ai offert à boire. Il a choisi une bière sans hésiter. Il semblait bien s’en tirer dans la vie. Une femme effacée l’accompagnait sans mot dire. Il avait grossi. Il était très à l'aise. Il a bu avec gourmandise. Il profitait visiblement du moment. Sans honte. Sans aucune honte.
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Jo Hanna · il y a
C'est très bien écrit, une bien jolie histoire. J'ai beaucoup aimé vous lire, simplement bravo !
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Keith Simmonds · il y a
Une jolie écriture pour une belle histoire! Bravo! Mon vote!
Je vous invite à venir voir et apprécier mon “Été en flammes” si le cœur
vous en dit, merci d’avance!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Cajocle · il y a
Qu'est ce que j'aime ce que vous écrivez... Certainement parce que nos écritures se ressemblent. Claire et nette. Sans fioritures?