Hangar 66

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« Tu vas voir, ça marche, j'ai lu ça dans une revue de l'époque. » Tout en se remémorant les conseils d'un ami, Ed Hill prit une grande respiration afin de faire descendre l'angoisse. Avec de la chance, le supplice que son estomac lui infligeait s'estompera dans une bouffée d'air salvatrice.
L'air pénétra son nez, amenant avec lui l'odeur de son parfum fraîchement appliqué, puis s'engouffra dans ses poumons pour finalement s'extirper de sa bouche. Cette sensation, aussi nouvelle soit-elle, lui procura une montée d'oxygène intense jusqu'au cerveau, brouillant quelques secondes sa vue. En revanche, son stress ne diminua pas, manque de pot.
Caché derrière les rideaux noirs de la scène, il pouvait déjà entendre Brian Schmitt, le robot électrisant que tout le monde s'arrachait. « Bienvenue dans Rencontre Inédites, l'émission où le monde se dévoile sous vos yeux... », perçut-il de loin. Brian présentait le show télé le plus regardé de l'hexagone et juste avant de le rejoindre, Ed tergiversait. Il n'était qu'un scientifique, pas une vedette. Pourquoi s'infliger une telle pression ?
Néanmoins, les engagements étaient pris, les contrats de diffusion signés d'une main d'automate avisée et les esprits chauffés à vif. Il n'était plus possible de revenir en arrière. Sa vie venait de changer radicalement et, au fond, Ed espérait qu'elle chamboulerait celle de beaucoup d'autres.
— Mesdames et messieurs, veuillez accueillir comme il se doit, le docteur Ed Hill ! déclara Brian avec conviction.
Un tonnerre d'applaudissements tonitruant retentit dans l'auditoire, pendant qu'un robot de la technique faisait de grands gestes compulsifs pour qu'Ed entre en scène. Hésitant, ce dernier avança vers la lumière, touchant au passage le tissu obscur qui le séparait du plateau. Une chaleur douce lui caressa le bras droit avant de disparaître dans un éblouissement aveuglant.
— Bienvenue ! Je peux vous appeler Ed ? Entama Brian pour détendre l'atmosphère, tout en priant son convive de s'asseoir.
— Bien sûr, répondit-il, intimidé.
Hormis la scène, illuminée par des éclairages puissants, tout était entièrement plongé dans le noir. Les capteurs rouges des caméras étaient pointés vers le centre, où Ed Hill allait être filmé pour la première fois.
— Comment allez-vous ? Vous m'avez l'air rayonnant.
— Je suis content d'être là, dit Ed, un grain dans la voix.
— Vous m'en voyez ravi. Je crois savoir que les événements dont nous allons parler ce soir n'ont pas été de tout repos. Aurez-vous du mal à vous confier ?
— Rassurez-vous, je suis prêt. Vous avez devant les yeux le fruit d'un travail de plusieurs années, autant fastidieux que passionnant, confia Ed tout en se pinçant l'avant-bras devant l'objectif.
— Ah ! Était-ce douloureux ? questionna Brian, rieur.
— Disons que, ça picote un peu, hasarda Ed, arborant un large sourire ravageur.
— Quel humour ! Applaudissez-le, mesdames et messieurs ! Le docteur Ed Hill ! cria Brian.
Des acclamations s'échappèrent du public.
— Très bien, alors Ed, n'attendons plus ! Parlez-nous du hangar 66 ? reprit Brian d'une voix calme.
— Vous souvenez-vous de votre usine de naissance Brian ?
— Comme si c'était hier.
— Je mettrai ma main à couper que cela y ressemble comme deux gouttes d'eau. En tout cas, le hangar 66 est identique à la mienne, je m'en suis inspiré. Une ambiance particulière y plane, pleine de questionnement et de doute, mais aussi d'excitation et d'envie, nécessaires à l'élaboration d'un futur merveilleux. L'unique différence est que ce ne sont pas des robots en sortent, mais bel et bien des êtres humains.
— Et quelle réussite, s'écria Brian, tout en désignant son invité d'un geste du bras.
Des applaudissements résonnèrent, puis le présentateur enchaîna.
— Ed, dites-moi, pourquoi avoir voulu être le premier ?
— C'est une bonne question Brian, répondit Ed, tout en se coiffant d'un revers de main. Tout simplement parce que je suis l'instigateur de cette expérimentation. Je m'en serai voulu si des effets secondaires néfastes étaient intervenus sur d'autres personnes que moi.
— Justement, avez-vous eu des effets secondaires ?
— Pas pour le moment, si ce n'est une faim de loup, blagua Ed, qui se sentait de plus en plus à l'aise.
L'audience le suivit dans son euphorie.
— Qu'avez-vous préféré manger, depuis votre renaissance ?
— À mon réveil, ils m'ont apporté ce que les humains appelaient un sandwich jambon emmental.
— C'était comment ? Interrogea Brian, les microphones pendus aux lèvres de Ed.
— Délicieux, j'en ai pleuré.
— Pleuré, vous entendez ça ! s'écria Brian tout en regardant la caméra, la voix empreinte de passion. De nouvelles émotions vous envahissent ? insista le présentateur.
— Tout le temps. Ça ne fait que quelques jours, mais déjà je me perds dans les méandres de ma sensibilité. L'empathie m'envahit quand je vois des robots en détresse, la colère me submerge quand j'observe le prix de l'électricité, et la peur m'immobilise quand je me lance dans une interview comme celle-ci, mon cerveau est en ébullition et mon corps réagit en conséquence.
— Stupéfiant ! Comment gérez-vous tout ça ?
— Pour l'instant, je subis plus que je gère, je ne vais pas vous mentir. Nous avons encore beaucoup à apprendre. Ce corps est comme une sonnette d'alarme en perpétuelle alerte, c'est déroutant. Cependant, cela vous fait ressentir terriblement vivant.
— Quel enfer ! ria Brian, tout en levant les bras au ciel.
— Rien à voir avec dieu, je vous assure, plaisanta Ed.
Les spectateurs éclatèrent de rire.
— Tous ici présents veulent savoir Ed., comment se déroule l'opération ? demanda Brian, reprenant le contrôle de son émission.
— La partie la plus délicate est la fabrication du corps humain. Ils sont si complexes, c'est fascinant. Ensuite, il suffit de télécharger notre conscience dans le cerveau et le tour est joué, expliqua Ed, fier de lui.
— Ça paraît si simple. Mais, pour quelles raisons ? Pourquoi vouloir révolutionner le monde de cette façon ?
— Cette expérience est née d'un constat, que j'ai réalisé après mes premiers boulons d'anniversaire. Comme beaucoup d'autres, j'ai compris que notre éternité mécanique, aussi importante soit-elle à nos yeux, nous conduit vers une morosité étouffante, dans laquelle surprise et aventure n'ont plus lieu d'être. Nos archives nous prouvent qu'à l'époque des humains, le monde regorgeait d'énergie créatrice en tout genre, rendant le moindre bout d'ennui éphémère. Moi ce que je veux, c'est découvrir ce que l'audace de la mortalité peut apporter à notre monde en perdition d'imagination.
Un « Aaah », long et lourd, se déroba de l'audience, approuvant les paroles du docteur.
— Et ressentez-vous une énergie nouvelle ?
— Figurez-vous que pas plus tard que ce matin, je me demandais ce que j'allais pouvoir faire du temps qui m'était imparti. Vous voyez, la fatalité de la mort a comme un goût pimenté d'aventure, c'est prenant.
— Et qu'allez-vous faire de ce temps ?
— Je ne sais pas vraiment, disons que je vais prendre le temps d'y réfléchir, affirma Ed avec humour.
— Cocasse ! déclara fermement Brian. Pour finir, avez-vous un message à faire passer ?
— Je dois dire que pour le moment, je vis une expérience extraordinaire. Mon corps n'a que 20 ans, mes sens sont en éveil, mon cerveau est fougueux et je n'ai qu'un désir, partager ma vie avec d'autres êtres humains. Connaître la joie, la tristesse, l'amour, la mélancolie et que sais-je encore. Avec notre sagesse robotique, acquise au fil de nos millénaires d'existences, ces émotions sont de véritables mines d'inspirations, alors, n'hésitez pas ! Si vous ressentez l'envie de vivre pleinement et de mourir avec panache, rendez-vous au hangar 66 !
— Magnifique ! C'était Brian Schmitt, en compagnie du docteur Ed Hill, le premier Humain renaît de ses cendres cybernétiques ! Je vous souhaite une bonne soirée, et à demain pour de nouvelles rencontres inédites ! conclut le présentateur, sous le feu de l'ovation d'un public conquis.
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Stecy Lepretre · il y a
Il est super passionnant moi qui n'aime pas lire, et ça fait dormir mon mari rapidement 😉

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