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Hagard Montparnasse

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Gao

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Gare Montparnasse dans le grand Hall. Milieu de l’après-midi. J’attends l’affichage de mon train. Observe la foule autour de moi. Aperçois un homme vaguement de dos, c’est à dire de trois-quarts arrière, légèrement courbé, penché vers l’avant, près d’un mur. Insolite ! Il m’intrigue. Je m’approche mais pas trop. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai peur de l’affoler. De toute façon, il a l’air indifférent à son environnement. Je l’observe plus attentivement. M’approche maintenant à moins de deux mètres de lui. Le hall est bondé et bruyant, il ne me remarque pas.

Il mange. Ses mâchoires bougent régulièrement, il mastique, dans la posture d’un animal. Je pense tout de suite à une bête. Il vient de poser un genou à terre, toujours face au mur. À un mètre peut-être du mur. Assez près pour que personne ne puisse se mettre entre lui et le mur.

Je pense à un chien qui cache sa nourriture pour ne pas la partager, pour ne pas se la faire voler. Je l’observe plus attentivement en ajustant ma position par rapport à lui. Je fais quelque pas. Hall bondé et bruyant. Je ne vois que lui.

Je vois. Il engloutit d’énormes bouchées de quelque chose à moitié caché à l’intérieur d’une espèce de sac en papier marron. Du pain ou un sandwich tenu dans la main gauche. Je vois aussi qu’il tient une pêche dans la main droite. Intacte ! À ce moment j’aurais été incapable de décrire ses vêtements tellement il n’était qu’une tête fascinante et goulue posée sur un corps que je n’avais même pas regardé.

En me rapprochant du mur sur sa gauche, je vois qu’il vient de changer de cadence. Au lieu de plonger toujours à gauche dans le sac. Il alterne maintenant gauche puis droite. Un coup de gueule à gauche dans le pain puis un coup de gueule à droite dans la pêche. Comme un chien qui dévore. La pêche suinte et dégouline.

Je distingue maintenant nettement sa glotte qui fait le yoyo, je vois ses yeux écarquillés qui roulent comme s’ils étaient calés sur les coups de dents. À gauche, à droite. À gauche, à droite. J’ai l’impression qu’il surveille autour de lui comme pour voir venir un hypothétique ennemi. Qui viendrait lui voler sa nourriture. Une bête !

Toute cette scène, depuis que j’ai aperçu le bonhomme, a durée au plus, deux à trois minutes, beaucoup moins sans doute. L’homme m’intéresse, je regarde plus bas. Il est maigre, très maigre même. La silhouette est filiforme. Il est presque chauve, vêtu d’un jean troué et d’une veste en daim marron ou qui ressemble à du daim marron. Un mot me vient à l’esprit. Prière ! On dirait qu’il prie avec son genou au sol. Une prière sauvage. À un dieu goulu.

Puis, la pêche, noyau compris, disparait. La dernière bouchée avalée. Enfin je suppose que c’est la dernière bouchée car il a cessé de donner ses coups de gueules. Il se redresse d’un coup. D’un seul mouvement brusque. Sans effort apparent. D’une poussée sur sa jambe en appui, toujours face au mur.

Tout en se redressant il a sorti de la poche de sa veste marron une banane et toujours dans un seul mouvement entre la position genoux en terre et la position debout il a commencé à manger la banane. À engloutir plutôt la banane. Un, deux, trois coups de dents. Un, deux, trois, chaque tiers de banane a disparu en une seconde. Total, trois secondes. Plus de banane. Il est allé si vite que ne l’ai même pas vu retirer la peau.

Peau que j’ai vue pourtant tomber dans un sac en plastique posé à ses pieds et que je n’avais pas remarqué.

Plus étonnant, sa glotte continue comme par habitude de monter et descendre. Il continue d’avaler, de déglutir sans aucune nourriture dans la bouche ou dans le gosier. Bouche fermée, mâchoires à l’arrêt. Glotte yoyo. Il rumine.

Puis il se retourne et toujours dans le même mouvement presque dans le même temps, ramasse le sac en plastique. Je ne le vois ni plier les jambes ni se pencher mais le sac est déjà dans sa main.

Les yeux sont fixes maintenant. Le visage est fermé totalement immobile. Il est à moins de deux mètres de moi. Face à moi, forcément il me regarde. Il ne peut que me regarder.

Il se met brusquement en marche. Mécaniquement comme un automate. Il marche au pas comme un militaire. Gauche, droite. Une deux, une deux. Il vient vers moi. Il va me parler. Me demander pourquoi je l’examine ainsi. Incapable que je suis de détacher mes yeux de son visage. Je devrais regarder ailleurs. Je ne peux pas. Il va me percuter sans doute. Si ce n’est moi, c’est une des dizaines de personnes autour de moi dans ce hall bondé.

Il passe à dix centimètres de moi, il me frôle. Ne me regarde pas. Ne me voit pas. Il semble ne rien voir, le regard fixé sur l’horizon. Je sens son odeur forte, mélange de sueur, de bière et de nourriture avariée.

Il fend la foule sans heurter personne, sans dévier de sa trajectoire rectiligne. En marchant vite, de plus en plus vite. J’ai l’impression que la foule s’écarte et se referme instantanément. Il n’y pas d’autre explication mais personne ne fait un mouvement pour l’éviter. Il fonce dans le tas. Et disparaît de ma vue en quelques secondes.

Il a disparu. Il y avait quelque chose de terriblement attachant, de primaire dans son allure. Des années plus tard je ne l’ai pas oublié.

C’était à la gare Montparnasse en juillet 2002 alors que j’attendais mon train pour partir en vacances.

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