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Gwennilic

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Jean-Luc Tessier

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Elle était là depuis toujours. Dans ses gènes, dans la couleur de ses yeux et jusque dans son nom : Briac Kermanac’h. Elle était là ; l’envie du large, de l’océan, de l’immensité et des profondeurs. Briac regardait le golfe depuis des années. Il courrait sur le chemin des douaniers entre les genêts et allait se poster sur son rocher de granit, le regard perdu, focalisé sur la ligne de l’horizon. Il s’était fait la promesse un jour, dans l’église paroissiale, de partir naviguer autour du monde. Et si son souhait s’exhaussait, il reviendrait offrir un ex-voto en remerciement.
Ses parents détestaient la mer. Briac avait eu vent (frais) d’un secret familial autour de cette haine ; une histoire de disparition en mer lors d’une tempête en 1924 sur les côtes de Roscoff. Imaginer devenir marin était, dans ces conditions, source de fréquents conflits dans la maison.
Briac s’était lié avec des Briochins qui possédaient une maison familiale où ils venaient passer les deux mois d’été. Ils avaient acheté un ancien voilier baptisé Gwennilic (la petite hirondelle) et invitaient régulièrement Briac lors de leurs sorties en mer au grand dam de ses parents. Il était aux anges. Sentir les embruns lui fouetter le visage et le goût du sel sur ses lèvres le remplissaient de bonheur. Il répondait « Paré » à la demande du barreur et baissait la tête lorsque la bôme traversée le cockpit. De retour au port, il se proposait toujours pour nettoyer le pont. Il restait seul jusqu’à la tombée du jour et se racontait des histoires, s’imaginait des aventures.
Des années plus tard, Briac fut admis à l’Ecole des Elèves Officier de Marine où les bordaches de l’Ecole Navale le surnommaient le Zèbre car avant de porter la tenue d’officier, il était habillé du fameux tricot rayé bleu et blanc. Il participa en parallèle à plusieurs Transats en solitaire ou en double mais il n’avait en tête que son tour du monde.
Le temps passait. La maison des Briochins avait été vendue mais Briac, grâce à ses économies, s’était offert le Gwennilic. Il comptait bien imiter sa petite hirondelle et quitter avec elle sa région pour migrer dès la fin de l’été vers d’autres cieux. Mais le destin ou cette fatalité ancestrale en avait décidé autrement.
Briac rentrait de sa promenade nocturne quand il vit au loin d’épais nuages se former. Il trouva cela étrange car aucun coup de vent n’était à prévoir et l’aiguille de son baromètre anéroïde se trouvait le matin même entre variable et Beau Temps. Dans la nuit, une tempête effroyable, comme rarement on en vit, le réveilla. Il ouvrit ses volets intérieurs et le spectacle qui s’offrit à lui, l’horrifia. Un véritable cyclone parcourait la côte, semant partout la dévastation. Un peu après minuit, des vents du sud-ouest se déchaînèrent et bientôt, avec la marée montante, la tempête atteignit son paroxysme. « Mallozh » s’exclama Briac en cachant son visage dans ses mains. Il avait compris.
Le lendemain, on ne retrouva aucune épave du Gwennilic. Il disparut entièrement.
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