Gueules noires

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« Soyez vous-même, les autres sont déjà pris» – Oscar Wilde " Tout le monde est un génie. Mais si vous jugez un poisson sur ses capacités à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire  [+]

Septembre 1920, quelque part en région Picarde.
J’ai 9 ans. Encore légèrement endormi devant mon bol de café au lait, j’observe ma mère, Marcelle, qui s’active dans l’unique pièce du rez-de-chaussée. Elle semble soucieuse et fébrile, comme fiévreuse. Régulièrement, elle monte à l’étage pour voir mon père, Lucien. Cela fait plusieurs jours maintenant qu’il est couché, sans force, toussant et crachotant. Je n’ose pas monter à l’étage. Sûrement que mon père n’aimerait pas cela. Je le vois peu cet homme trapu et rude qui, dès l’aube, est parti pour ne rentrer que tard le soir, après s’être accordé, quelques fois, une halte à l’estaminet. Quand il rentre enfin, il parle peu; se contente de me demander si j’ai bien travaillé à l’école. Parfois, il me propose de l’accompagner pour aller chez un voisin. Dans ces moments là, je suis fier d’être à ses côtés. Souvent, il m’intimide par sa simple présence mais, je l’admire. Un jour, je serai grand ; je l’accompagnerai à l’estaminet et il me racontera sa vie au fond.
Ma petite sœur, Paulette, ne semble pas elle, perturbée par ce bruit récurrent et sinistre ; elle mange sa tartine, tout en jouant avec une toupie que mon père lui a fabriqué récemment pour ses 5 ans.
Depuis ma naissance, j’ai toujours entendu mon père se lever aux aurores, même s’il tente d’être le plus silencieux possible. Les oreilles aux aguets, je l’entends certains matin alors que la nuit noire domine encore, chuchoter quelques mots à celle qui lui est entièrement soumise; sûrement les dernières recommandations pour la journée. Quand ma mère vient me réveiller pour aller à l’école, je sais que sa journée est déjà bien entamée. De retour à la maison, elle a aussi certainement ramassé quelques légumes malaisément parvenus à maturité, dans notre pauvre potager. Quelquefois, c’est le camion Citroën du livreur de lait que tout le monde surnomme : Bidoule* qui me réveille. Je les entends discuter, lui et ma mère. Celle-ci lui achète occasionnellement, quelques produits d’épicerie et, une fois, elle est même revenue avec un martinet, sur la demande pressante de mon père. Il ne supportait plus, je pense, les nombreuses gouailleries et ricanements des autres hommes du quartier, qui, régulièrement lui reprochaient de ne pas suffisamment user d’autorité. Le lendemain, arpentant les routes pavées du coron*, mon père brandissait fièrement l’objet à qui voulait bien le voir.
Ce matin là, ma mère ne s’est pas attardée ni au puits ni avec Bidoule. A cet instant précis, elle s’évertue à nettoyer l’unique et vieux buffet de la pièce, qui, malgré un nettoyage rigoureux et quotidien, est de nouveau couvert de cette poussière de charbon qui s’immisce partout. J’ai ce sentiment étrange que ma mère fuit mon regard, qu’elle s’active, plus que d’ordinaire. Ces gestes sont mécaniques, saccadés ; il me semble même que ses mains tremblent. Nous laissant finir notre petit-déjeuner, elle remonte une fois de plus à l’étage. Un simple bruit de fond me parvient et, malgré mon effort de concentration, je reste dans l’ignorance des propos échangés. Environ dix minutes plus tard, Paulette quitte la table, se dirige pour une toilette sommaire vers la cuvette emplie d’eau ; celle là même que ma mère a récupéré quelques heures plus tôt dans le tonneau qui recueille les eaux de pluie.
Je n’ai pas entendu ma mère arriver près de moi et l’entendre me surprend.
-Joseph, ton père a attrapé cette saleté de maladie, celle que j’ai toujours redouté : la silicose. Ce mot, tu l’as déjà entendu, je le sais. Cette satanée poussière qui nous mange, nous dévore tous ici, les uns après les autres. Mon tout petit, tu es un bout d homme, dorénavant ; toi seul peux maintenant faire vivre notre famille. Moi, j’ai déjà beaucoup à faire à m’occuper de mon Lucien, de ta petite sœur, des tâches de la maison ; nous débarrasser de toute cette poussière partout, tout le temps. Ton père et moi savons bien que tu n’as pas encore l’âge pour descendre faire le galibot* au fond, mais, depuis la grande guerre, le responsable de la houillère est beaucoup moins chiche avec les largesses. Ton père a déjà discuté de tout cela avec le porion* dès qu’il a senti que cette poussière prenait le dessus. Ce matin, mon tout petit, je vais t’accompagner jusqu’à la mine ; j’ai déjà préparé ta musette. C’est celle de ton père ; il te la confie. Je t’y ai mis le briquet* et le bout’lot*; le tout bien rempli. Viens mon tout petit, allons causer avec le porion.
Je ne sais plus comment je suis arrivé devant la mine. L’émotion, la surprise sans doute ; la peur, sûrement. C’est à peine si j’entends ma mère parler.
- Louis, je te présente : Joseph, mon premier. Tu sais dans quel état est le Lucien. Jusqu’au bout, il a essayé mais là, il ne peut plus. Ses poumons pourrissent et son état de faiblesse ne permet même plus à ses pauvres jambes de le porter. Il nous faut pourtant continuer. Mon joseph aura bientôt 10 ans ; c’est un rude gaillard; il est en bonne santé et courageux. Donnes lui sa chance et tu auras du travail bien fait.
- Marcelle, tu sais la grande amitié que j’ai pour Lucien. Je pensais vraiment que ce n’était qu’une mauvaise passe ; mais ce que tu me dis là n’est pas bon. Au vu de notre longue camaraderie, je vais le faire descendre ton gamin. Quant à toi, Joseph, suis moi ; je vais déjà te présenter le Gustave. Il est juste un peu plus vieux que toi, douze ans je crois mais, lui aussi, commence aujourd’hui.
Je marche aux côtés de Louis, sans dire un mot. Je pense à mon père, à cette responsabilité qu’il m’a confié et dont je ne veux pas. Non, je ne veux pas me coucher le soir, avec sur moi cette odeur de charbon, ces traces noires sur le corps et le visage. Je veux juste retourner jouer avec mes copains, aller à l’école.
Arrivés près de la baraque,* j’aperçois un jeune garçon. Les cheveux roux, de haute taille, il me parait à l’aise et sûr de lui. Louis s’en approche..
- Bonjour Gustave, je te présente Joseph qui, lui aussi, va descendre pour la première fois. Le jeune rouquin me toise et, s’adressant au porion :
- C’est avec ce nabot que je vais descendre ? Mais, il a quel âge ?
Passant outre les propos de Gustave, Louis entraîne les deux garçons vers l’ascenseur non sans avoir donné à chacun d’eux, un béguin* bleu et une lampe individuelle. Arrivés sur place, Louis s’adresse à un homme dont Joseph ne parvient pas à déterminer l’âge. Il s’exprime lentement et avec douceur en s’adressant aux deux garçons :
- les gamins, je suis Gabriel, le plus ancien ici. Je vais vous accompagner, ne craignez rien !
Je ne suis pas rassuré alors que Gustave est aussi à l’aise que s’il connaissait déjà les lieux. Nous nous enfournons dans la cage* où sont déjà entassés plusieurs mineurs. La vitesse de la descente est impressionnante et je ne peux m’empêcher de penser que les câbles ne vont jamais tenir. Tandis que la machine s’enfonce à vive allure dans les entrailles de la terre, je me sens cerné par la poussière ; ma gorge est sèche ; un bruit sec et incessant résonne en moi. Je suis au bord de l’évanouissement. Lorsque l’engin s’arrête brutalement et que je me sens poussé vers la sortie, c’est une véritable fournaise qui m’envahit et la sueur dégouline en flots ininterrompus le long de mon front. J’aperçois Gustave dans cette obscurité à peine atténuée par nos lampes frontales. J’ai tout juste le temps d’entrevoir dans sa main, un objet long, fin et une brève étincelle ; juste le temps de penser : il n’a quand même pas allumé l’chique*?
Le souffle qui parcourt les galeries à grande vitesse n’a laissé, ce jour là, aucune chance à personne.
Mon père ne me racontera jamais sa vie au fond de la mine.
J’avais neuf ans.

*
Coron : groupe de maisons dans les régions minières
Bidoule : boue
Galibot : jeune manœuvre
Porion : contremaître de la mine
Briquet : casse-croûte du mineur
Bout’lot: gourde
Baraque : salle pour ranger les outils
Béguin : Casque
Cage : ascenseur servant aux hommes et au charbon
L’chique : cigarette
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