Gueule noire

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Pourquoi on a aimé ?

Ce texte nous plonge dans le quotidien des mineurs, fait de nuit et de poussière. Une tonalité désenchantée pour un beau portrait, mettant en

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"Je coupe. Une mèche après l’autre. L'eau oxygénée maintenant. Blond platine au final. Jean Seberg dans « A bout de souffle ». J’aimerais être aussi belle. J’ai juste les cheveux courts"  [+]

Image de Printemps 2018

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Longtemps, je me suis couché de bonne heure, toujours à contrecœur, en râlant, en pestant, en traînant les pieds. Le moment d’aller au lit était une souffrance, une parenthèse à la vie, une étape que rien ni personne ne pourrait jamais me convaincre d’accepter. Pourquoi ces milliers d’heures passées à rêver alors que les vrais fantômes hantaient encore les corridors de notre demeure ? Ce moment insensé du coucher mettant fin à une quête, à une cavalcade, à un combat avant une mise à mort. Ce moment, je le haïssais du plus profond de mon être et je le redoutais aussi comme une sentence immuable.
On n’est pas sérieux quand on a dix ans. Les adultes appliquent toujours la raison du plus ancien. La raison fait le raisonnable, le raisonnable obéit et l’obéissant satisfait ses parents.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure, comme une délivrance. Harassé de fatigue, les muscles fourbus d’avoir trop travaillé. L’esprit encombré de mille tâches répétitives, je suppliais alors le sommeil de me prendre vite, je me rendais sans condition. Je voulais tout oublier. Les nuits étaient trop courtes pour débarrasser mon corps de l’odeur du charbon et du poids du labeur.
On n’est pas toujours heureux à vingt ans, on doit subir la loi du plus fort. La loi des propriétaires de la mine. Les travailleurs au fond n’ont ni le temps ni la force de choisir à quelle heure aller dormir.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure, entre des draps rêches, bien à plat sur le dos. La douleur fait maintenant partie de la famille comme la compagne et l’enfant. Toujours recommencer, la besogne, la soupe et le coucher. La vie s’écoule dans un sablier qui ne sera jamais retourné. Les journées disparaissent en laissant bien plus de sueur et de sang que de joies et de rires.
Des années à venir, on a fini d’attendre le meilleur. Les riches ont engendré d’autres riches, les mineurs d’autres mineurs, ainsi vont les choses. Le grisou s’acharne encore et toujours sur ceux d’en bas.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure, avec la promesse des rêves à venir. Des rêves pour oublier l’âpreté de la vie, des rêves de monde meilleur. Ces chimères viraient au cauchemar quand la réalité de l’aube crue annonçait la dureté de la journée à venir. La vérité imparable du réveil chassait alors tous mes songes.
Et un jour, les désirs deviennent vains. La vie devient machinale, les espoirs ne sont même plus déçus, ils ont tout simplement disparu. Les jours se lient, pareils les uns aux autres pour faire ce qu’il n’est pas décent d’appeler une vie.
Longtemps, je me suis couché de bonne heure pour ne plus penser au fils qui ne remontera pas, à l’épouse dont les doigts ne me frôleront plus. Que vienne le sommeil et son puits sans fond d’oubli, qu’il fasse disparaître le désespoir, au moins pour un instant. La douleur du corps n’est plus qu’une lointaine amie, il ne reste que cette peine torturant l’âme et rongeant quelques restes d’humanité pour ne laisser que tristesse et amertume.
Certains ont voulu changer les choses, réécrire les règles du jeu. La milice, rangée du côté du plus fort, a tiré. Les mineurs sont redescendus, le grisou est moins cruel. Les riches n’ont pas tremblé, ils savaient qu’ils avaient raison.
Cela fait bien trop longtemps que je me couche de bonne heure. Je vais veiller ce soir, je vais lutter pour rester conscient. De mon vieux corps décharné, je vais extraire tous les souvenirs, les brandir un à un. Je vais m’en repaître, je vais rire aux éclats et me saouler de ces vestiges. Je regarderai mes mains tachées, je les écouterai me raconter le manche dur des outils et les tonnes de minerai arrachées à la terre. Je contemplerai une dernière fois le portrait des êtres chers. Je pleurerai sans doute. Puis je pourrai mourir.
Et pour la première fois de ma vie, c’est sous terre que je me reposerai.

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JLK · il y a
"Heureux ceux qui vont au charbon,
Là-haut ils auront meilleure mine."
Jésus de Nos Arêtes, multiplicateur de poissons.

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Hermann Sboniek · il y a
😂😂😂
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Eva Dayer · il y a
Je découvre seulement ce texte qui remue les âmes comme les hommes ont remué la terre.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour Eva.
Merci de redonner un peu de vie à ce vieux texte 😊

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Patrick Gibon · il y a
l'anaphore et antienne Proustienne qui ponctue en ritournelle ce manège de la vie sombre comme un coke sorti du moule KKpitaliste industriel, cette vie de prolo sans but autre que définitivement retourner sous la terre pour enfin se poser et reposer ad æternam, en espérant que les temps géologiques accumulés transmutent ce carbone obsidienne en carbone cristallisé qu'on appelle diamant!
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La bas · il y a
ouf! un beau texte qui "interpelle"
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Virgo34 · il y a
Si je ne viens pas plus souvent vous lire, c'est que je suis malvoyante et les (trop) longs textes me fatiguent Pour cette raison, je pratique une première sélection par la longueur.
Bravo pour vos textes en général et pour celui-ci en particulier, bien écrit et plein d'émotion. Amusante cette anaphore et ces phrases revues et corrigées, empruntées à nos auteurs classiques. Vous avez osé, c'est tout à votre honneur de leur rendre hommage de cette manière et cela donne un ton poétique à votre récit.

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Fred Deuhm · il y a
Quelle belle écriture Hermann! Et cette phrase finale....!
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La luciole · il y a
Je découvre ce texte et j'aime beaucoup, ces coins d'oeil à Proust, Zola avec un petit détour chez Rimbaud pour raconter avec justesse une vie de mineur, c'est fort, bravo :)
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Hermann Sboniek · il y a
Bonjour La Luciole. Merci beaucoup de vous intéresser à ce texte déjà ancien et de ce fait tombé dans les oubliettes de S.E.
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Thierry Schultz · il y a
Très belle histoire de cet ancien de la mine. L'écriture est un peu rugueuse, correspond parfaitement au sujet. Dommage que je l'ai loupé le mois dernier c'est du lourd !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Thierry. Et moi j'ai loupé votre commentaire ! Je vous remercie avec un peu de retard :-)
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El bathoul · il y a
Bonne finale !
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir El bathoul. Merci pour vos encouragements, je retente ma chance pour le prochain grand prix :-)
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Diane Delo · il y a
Le travail dans récit à travers la souffrance des rides, justifie le mot "chagrin" comme parcours du mineur. J'ai un amour qui vous attend sur ma page.
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Hermann Sboniek · il y a
Bonsoir Delo. Merci pour cette perception de mon texte et pardon pour cette réponse tardive.

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