2
min

Guerre d'Espagne 1937

536 lectures

32

FINALISTE
Sélection Jury

Recommandé
Ce soir-là, il a entendu les avions bourdonner, là-bas, au-dessus de la ville.
Tous ont entendu les avions, et le sifflement mortel des bombes.
Il a vu le feu tomber sur Guernica, et la fumée s’élever.
Il a aussitôt senti une rumeur froide galoper dans les veines de la terre.
Alors, il a écouté la radio, pour être sûr que tout « ça », que tout ce qui se murmurait sous le manteau raidi de la peur, n’était pas vrai.
Tous les insurgés l’ont écoutée, cette satanée radio.
Mais la voix sur les ondes a signé la fin de leurs espoirs.
La fin de tout espoir, ce soir-là.

Jour pâle de défaite et de larmes. Les drapeaux sont en berne.
Alors que faire ?
Que peut-il faire, lui, si ce n’est témoigner de l’horreur ?

Voilà pourquoi, il est là, seul, debout,
les bras ballants devant son chevalet,
le visage tourné sur lui-même, captant sa propre brume.

Il est là, blanc, face à la toile, qui attend les couleurs.
Mais son esprit est ailleurs, là-bas, perdu dans la ville, perdu... loin...
Dans le fer et le sang, le bruit et l’éclair.

Brusquement, il saisit le pinceau, lance une déchirure rouge, un cri bleu, une douleur qui devient si mauve qu’elle atteint le fond de ses yeux.
Il s’agite, il tremble, il zèbre la toile de morts, de regards qui se dépouillent de la vie.
Ses sens s’entrechoquent ! L’écharpe de sa mémoire voudrait s’effilocher... Oublier ! Fermer les yeux ! Effacer l’inimaginable !
Mais ça hurle dedans ! Dans son corps, sous son crâne !
La clameur enfle et se brise sur la chair. Le temps s’étouffe contre la pierre.
Ça hurle aussi dehors, sur les places et dans les champs !
Il ressent soudain une peur vertigineuse, la peur d’être englouti dans ce charnier si fort et si aigu !

Alors, il peint, il peint... à sa façon, désespéré. Il s’accroche à la rive, de toute sa force intérieure.

Il croise les lignes, les diagonales s’enchevêtrent, les larmes triangulent les corps torturés. Toute souffrance devient oblique !
Mais ça hurle toujours ! Les bouches ouvertes parlent les mille langages de la terre.
Rien, pourtant, ne peut franchir le portail de leurs lèvres, leurs lèvres cousues par le sel du mensonge !
Souffrance dedans / dehors ! Sa boussole du cœur s’affole !

Puis, soudain, tout se tait !
Les armes, les cris, la mort ! Et le bleu aussi, et le rouge, et le mauve si transperçant !
Soudain, le silence !
Assourdissant ! Terrible ! Inhumain !
Les couleurs s’échappent alors, se liquéfient et tout devient noir et blanc, d’un noir et blanc glacial !
Silence glaçant après l’ouragan de feu.

Voilà, maintenant, Picasso est là, seul, debout, encore tremblant,
les bras ballants devant son chevalet maculé.
Il a accouché, une peinture monstrueuse et magnifique est née.
On l’appelle « Guernica ».

PRIX

Image de Été 2013
32

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
Magnifique ...
·
Image de Marijo
Marijo · il y a
J'aime beaucoup les couleurs, et leur disparition.
·
Image de Jeanne Djoumpey
Jeanne Djoumpey · il y a
Le texte emporte, il est très "cinéma", et pas seulement à cause du thème.
·
Image de Etoile
Etoile · il y a
"l'écharpe de sa mémoire"... très joli. merci pour ce texte
si vous le souhaitez, venez lire ces deux là :http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-deux-hommes-1

·
Image de Sabine Vialettes
Sabine Vialettes · il y a
J'aime...
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Arrivé sur le replat, il reprit difficilement son souffle, ses poumons le brûlaient. Hou ! Quelle course ! Il lança un coup d’œil à droite, un à gauche. Tout semblait désert. ...

Du même thème