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Gu’Air de sang

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Aurélien Azam

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FINALISTE
Sélection Public

Comme une odeur de sang dans l’Air.
Comme un goût de revanche à prendre, aujourd’hui.

L’escadron extraterrestre Pomp’Air se retranche dans le creux des collines de Blackbird, arasées de toute vie par les flammes de l’envahisseur bourreau de l’oxygène. Sortant des imposantes cheminées du complexe chimique ennemi, d’épaisses fumées rougies par l’hémoglobine se délitent dans l’atmosphère étouffante. Sur les hauteurs, les soldats humains du Courant d’Air revêtent leurs masques à oxygène avant le combat dans la vallée, imminent, décisif pour redonner espoir aux nations terriennes balayées par le blitz alien. Nous sommes tous terrorisés, il s’agira du dernier matin pour beaucoup d’entre nous et peut-être pour tous, mais le sens du devoir nous guide. La rébellion libèrera ses frères et sœurs d’Air, captifs et esclaves des Pomp’Air, les Hommes retrouveront un peu de leur fierté exsangue.
Des belligérants d’outre-espace gardent l’entrée de la base, illuminée comme un soleil. Ils ne portent pas leurs combinaisons tentaculaires, les niveaux d’oxygène sont donc très faibles. Chacune de leurs 7 excroissances vertes est armée tantôt d’un lance-flammes, tantôt d’une scie circulaire, et leurs cliquetis sont audibles même de notre position. Ils n’ont pas de visage, ils n’en ont pas besoin. Au fil des combats, on s’est vite rendu compte qu’ils communiquent et se repèrent grâce aux vibrations. Tout comme les plantes menacées de notre Terre, ils n’ont besoin que d’eau, minéraux, dioxyde de carbone et lumière blanche pour survivre comme par photosynthèse. Leur grande faiblesse – et notre grand malheur – c’est que l’oxygène est mortel pour eux, même pour de très faibles concentrations. Ces géants verts de 3m50 ont débarqué il y a 10 ans pour voler notre chez-nous, ils consument nos forêts, exterminent le phytoplancton de nos océans, détruisent nos écosystèmes. Ils massacrent nos peuples, et enferment pour d’obscures raisons des millions d’êtres humains dans leurs usines qui absorbent des quantités épouvantables d’oxygène ! Ne pas réagir, c’est nous condamner, c’est condamner ma fiancée, mon gamin...

Le signal est lancé !

Des citernes dévalent soudain les pentes stériles, droit en direction de la base mortifère. Les Pomp’Air réagissent trop tard, nos snipers ont le temps de cribler de balles les bombonnes roulantes au tout dernier moment. Elles s’enflamment, certaines explosent et soufflent les vigiles monstrueux. Les survivants imprudents sont vite terrassés par l’oxygène pur s’échappant de nos boîtes de Pandore. Ils s’effondrent tous sans un cri, leurs cadavres parcourus de spasmes, leurs appendices articulés s’agitant comme les pattes d’une araignée de cauchemar. Je me lance alors avec tous les autres fantassins vers une brèche dans un mur de la forteresse, d’où sortent déjà des flots d’aliens dans des exosquelettes blanc os.
C’est un bordel sans nom comité d’accueil des DCA nos drones rendent la pareille des bombonnes explosent encore les lances à acétylène des Pomp’Air embrasent l’atmosphère sursaturée qui explose spontanément pour un oui ou un non ça crépite de balles et de braises et du cri des scies et aussi d’une pluie d’entrailles sur ma visière j’m’empêche de gerber explosion suis projeté à terre mon arme putain j’prends un truc au pif j’esquive d’une roulade je tire mais c’est un pied tranché que j’empoigne que je jette au non-visage de l’assaillant surpris qui se tranche deux tentacules par un réflexe heureux pour moi je saisis ma chance pour fuir dans un brouillard de sang vert et rouge ça donne des ruisseaux noirs sur le sol imbibé j’rampe en chialant en me faisant dessus en esquivant des fourmilières de pieds partout un mec trébuche sur moi l’a un bras en moins j’vois sa cervelle à découvert de sa caboche défoncée veut m’causer j’lui pique son gun achevé je crois j’fermais les yeux me rappelle plus du feu partout partout partout veux pas me rappeler veux crever oui on me bourre on me crie dessus alors je suis les voix j’boite mon genou doit être pété mais j’sens rien ça va alors. Moins de bruit ; reprends ton souffle ; les combats sont plus loin, il y a juste des tapis de cadavres ici ; on est dans l’enceinte du complexe Pomp’Air. À mes côté une quinzaine de compagnons du Courant d’Air dans un état physique plus ou moins acceptable, noirs et poisseux de la tête aux pieds. On laisse passer devant celui qui a pu récupérer une scie sauteuse, et on s’engage dans un dédale de couloirs d’un blanc aveuglant.

Nous nous enfonçons dans les profondeurs du complexe, tous les couloirs spiralés convergent au cœur d’une salle immense, où sont alignés au garde à vous des milliers de caissons de taille humaine d’où sortent des tuyaux à l’opacité laiteuse. Nos grotesques anatomies noircies font tâches au milieu du décorum d’un blanc parfait. Se repérer est impossible en ce lieu, nous déambulons à l’aveuglette parmi les rayons reflétés indéfiniment et les échos de nos pas, répercutés par-delà tout horizon visible, si seulement il y avait !
Un des nôtres repère une nuance immaculée différente, qui se révèle être un pupitre de commande. En lui faisant la courte-échelle, le soldat parvient à actionner les leviers qui lui semblent les plus utiles.
Avec lenteur et silence, les vierges de métal peint s’entrouvrent et révèlent de morbides aquariums, où baignent pour chacun un corps humain. Ce ne sont pas des cadavres. Leurs têtes sont emprisonnées dans des casques d’où foisonnent des câbles étoilés, d’autres tuyaux sont enfoncés dans leurs flancs. Avec des rythmes et amplitudes inhumaines, ponctués par des sifflements organiques et mécaniques mêlés, les poitrines des captifs se soulèvent et s’affaissent horriblement ; les malheureux semblent avoir été débarrassés de leur côtes pour amplifier leur respiration assistée d’une pompe hydraulique. Leurs bras, leurs jambes, inutiles pour ces êtres étendus, ont également été supprimés... Cette vision nous coupe le souffle, à la manière d’un hommage pour ces condamnés à s’oxygéner.
En reculant par panique, le soldat équilibriste actionne par mégarde une autre manette. Les tuyaux de toute la salle perdent soudain leur opacité. Le blanc devient, partout, le rouge. Sang. Du sang en filins, en rubans, en conduits et pipelines, qui circulent en circuit fermé des morts-vivants reclus dans les abysses chtoniennes, jusqu’aux cieux trompeurs et infernaux. Le sang circule, chante, tourbillonne, en arcs-en-ciel d’effroi.
Tous nous finissons alors par appréhender le terrible procédé industriel. La disparition de l’oxygène près des usines Pomp’Air, l’hémoglobine détectée dans les fumées par les outils spectroscopiques de nos drones, les enlèvements... L’envahisseur se sert de nous, humains, comme acteurs de notre propre destruction. À la manière de bétail, ces conquérants de l’espace parquent leurs proies humaines pour leur faire produire un maximum de sang. Dans le même temps, on fait absorber un maximum d’oxygène – probablement concentré en amont – au troupeau humain dont on a limité toute dépense énergétique superficielle. L’oxygène est fixé sur le fer catalytique que contient l’hémoglobine du sang humain ; le liquide vital est transporté jusqu’aux cheminées à combustion, où une partie du sang oxygéné est supprimée, pour être remplacée par du sang désoxygéné. Et ainsi se perpétue le cycle abominable...

Bien des heures – des jours même – plus tard, nous parviendrons à rejoindre la surface et fuir l’enfer. Les troupes extraterrestres se sont repliées sur d’autres positions, d’autres usines... Pas d’exclamation de joie. 40% de pertes humaines comptabilisées après la bataille. Une bataille. Pas la guerre.
Le secret industriel dévoilé est notre seule victoire ; savoir c’est pouvoir y croire, aussi dérisoire que cela peut paraître. Cette connaissance nous pèse, notre compte-rendu d’éclaireurs du Courant d’Air est étouffé par les sanglots et l’épouvante.

Nous témoignons.
Sans notre Air, nos morts ne seraient que des mots.

PRIX

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Aurélien Azam  Commentaire de l'auteur · il y a
Bienvenue lecteur arpantant les méandres de ma page !
"Gu'Air de Sang" est mon premier texte présenté en concours sur ShortEdition (Prix Court et Noir 2018), et cela a été une joie de le voir porté en finale avec plein d'encouragements de mes lecteurs :)
J'espère que tu trouveras/as trouvé beaucoup de plaisir à lire ce Noir court et intense, au moins autant que j'en ai eu à l'écrire ! :D

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Issouf Nassa · il y a
tres heureux de decouvrir ce language d'outre-terre. bonne chance. merci de me lire et de me soutenir si vous appreciez https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux
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Aurélien Azam · il y a
Merci :)
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jusyfa *** · il y a
Bonsoir Aurélien, je reviens vers vous pour vous inviter à découvrir et éventuellement soutenir " À chacun sa justice " une nouvelle en finale du GP automne 2018.
Merci.
Jusyfa.

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Aurélien Azam · il y a
Trop tard je le crains pour la finale ^^' Mais je passerai avec plaisir lire ce texte :)
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Patrick Gibon · il y a
magistral!
la musique, les changements de rythmes, le langage parlé maîtrisé... on y est... meuh!... d'ailleurs, ou d'ici et maintenant plutôt, le bourdel a déjà commencé mais pas des Aliens, des "humains" qui dirigent et décident pour une seule classe sociale ultra-minoritaire grâce a leur système pourri jusqu'à la moelle et nous entraînent à la catastrophe écologique, sociale et tutti-quanti. une des lectures possibles de votre texte mais pas la seule, bien sûr.

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Aurélien Azam · il y a
Merci Patrick, ton enthousiasme fait plaisir à lire :D
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Maryse · il y a
Bonne chance Aurélien !
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Aurélien Azam · il y a
Merci pour ta lecture :)
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Adèle · il y a
Riche et émouvant. Bravo
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Aurélien Azam · il y a
Merci Adèle :)
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Arwen James-Keltton · il y a
Quelle imagination !! Et quelle plume !! Bravo !
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Aurélien Azam · il y a
Merci beaucoup Arwen, ton enthousiasme fait plaisir ! :D
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Potter · il y a
J'ai beaucoup apprécié ton texte, un grand merci !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin sur Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3
J'ai besoin de ton soutien !!!!!!!!!!

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Aurélien Azam · il y a
Merci Potter !
Déjà soutenu ;)

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Keith Simmonds · il y a
Une SF avec une chute pleine de vie, Aurélien ! Mes voix !
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Aurélien Azam · il y a
Merci :)
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Bertrand · il y a
bonne finale^^+5
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Aurélien Azam · il y a
Merci Bertrand !
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