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Cudillero

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J’ai devant les yeux un voile gris, un rideau rêche et presque opaque qui sent la naphtaline. Mes yeux s’écarquillent et réussissent à voir à travers la toile. De l’autre côté, tout est gris, ni tout à fait clair, ni tout à fait sombre. Les bruits qui me parviennent ont eux aussi la couleur grise des bruits étouffés. Mes souvenirs filent un bon coton et s’amusent à jouer avec la lumière. Si une ombre passe, c’est une armada de grisaille qui prend alors le pouvoir. Loin d’être monotone, cette flotte me berce et me renvoie des années en arrière, loin, très loin... Presqu’au bout du chemin parcouru... Le sein maternel est une gourmandise si apaisante et réconfortante...

Et je me revois, marchant sur les quais de Bordeaux d’un pas mal assuré ; j’entends mes rires et cris de victoire quand mon père saluait une de mes petites prouesses. Je sens la main de maman qui me guide et me tire au milieu d’une foule agglutinée devant une manifestation dont je ne comprends pas la teneur. Il y a du soleil, de la chaleur, de la sueur, des voix, des langues qui se mélangent, des aigus et des graves qui ponctuent un discours où les mots se précipitent parfois sans réfléchir. Il y a des ruelles aussi étroites que sombres, des pavés qui font trébucher, des clochards assis par terre, des odeurs de vin et de pisse chaude, des rigoles qui dégueulent. Des étudiants se soulèvent et maman n’aime pas ça et presse le pas et moi, j’accélère à ses côtés...

Notre immeuble abrite plusieurs familles, nombreuses ou couples sans enfant, ou comme nous un quatuor d’immigrés espagnols. Papa, qui part tôt le matin au travail et rentre tard et plutôt fatigué mais qui aime beaucoup s’amuser à nous faire rire. Maman, qui s’occupe de ma grande sœur et moi, distribue tendresse et sévérité et veille à la bonne tenue de son foyer. Ma sœur, dont la santé a beaucoup inquiété maman, fait presque partie des grands : elle va à l’école et se fâche si je gribouille ses cahiers. Avec elle, je joue à la poupée et me plie à ses désirs – nos six ans d’écart lui donnent de l’importance. Mais si maman nous laisse seules, quelques chamailleries éclatent alors jusqu’à son retour...

Chez nous, les bonnes odeurs de cuisine se mélangent au parfum de lessive tout comme les voix des différents étages fusionnent avec le son de la télévision. La télé, en noir et blanc bien sûr, qui informe, distrait et fait rêver les grands et les moins grands. Pour moi, c’est Nounours la vedette, réplique identique de mon objet fétiche, tendre ourson qui me câline et m’envoie tous les soirs au pays des songes.

C’est dans mon sommeil qu’elle vient me surprendre, cette peur ancienne des plumes et des oiseaux. Un jour, dans mon lit, croyant avoir sous le pied un pigeon, j’ai crié et même hurlé jusqu’à ce que maman accoure pour me rassurer. C’est que ces petites bêtes toutes grises ne sont pas sans me rappeler les sœurs avec leurs voiles qui font la classe à ma grande sœur. Ces fameux pigeons qu’il me faut éviter sur la grande place Saint-Michel quand nous partons en direction de l’école du même nom. Là, tout m’y semble si austère et si impressionnant du haut de ma petite taille. Maman s’est mis en tête de m’y laisser quelques heures par semaine. Et moi, j’apprends alors à procrastiner en remettant doucement à plus tard... Et maman a cédé...

Pour autant, je n’aime pas les plumes. Plumes du pauvre poulet plumé, plumes qui volent sur les rebords de fenêtre, plumes émancipées qui s’échappent des oreillers ou des édredons. Plumes en tous genres qui me glacent le sang, me tétanisent et me coupent le souffle.

Chez nous, ces volatiles foufous, qu’on enferme dans une cage, ont la couleur jaune du soleil apprivoisé qui vient frapper à la vitre pour demander la permission d’entrer... Canaris ou pigeons sont pour moi les ennemis jurés de ma tranquillité, un peu trop libres, un peu trop fous...

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Image de Hiver 2018 - 2019
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RAC · il y a
Une bien jolie tranche de vie ! A+
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La luciole · il y a
Une sensibilité touchante dans les souvenirs de cette petite fille et comment elle les perçoit : Les pigeons sont effrayants , ils représentent l'austérité mais surtout ce que je préfère :) :''un peu trop libres un peu trop fous.'' bravo pour ce très beau texte Cudillero
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Tobias Martin · il y a
Très joli texte et un beau style d'écriture. Merci pour ce moment de lecture
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Joël Riou · il y a
Tout le quotidien d'une famille modeste dans un immeuble à son image. il est dommage que la phobie de la fillette envers les plumes ne soit pas davantage explicitée.
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Stéphane Sogsine · il y a
Je vous ai lu avec plaisir. Il y a dans la nostalgie de votre plume un petit quelque chose qui m'a touché
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ANVY · il y a
Très joli texte
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Coraline Parmentier · il y a
Très mignon, et enfantin dans le contexte. Touchant, merci pour l'invitation à lire !
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Cudillero · il y a
Merci Coraline. :)
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gillibert · il y a
charmants souvenirs, très bien exposés.
je regrette qu'ils ne soient écrits que dans une nouvelle très très courte

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Cudillero · il y a
Merci gillibert pour ce commentaire qui me touche beaucoup. Je tiendrai compte de votre remarque pour mes prochains textes/souvenirs. :)
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Claudine Lehot · il y a
Une belle enfance ! Félicitations
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Felix CULPA · il y a
Je revois mon enfance, ça sent bon la nostalgie ! Je vous donne mes 3 voix et je m'abonne ! Merci de passer lire mon premier texte en concours: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame
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