Grim Reaper

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Passionné de littérature depuis toujours, je me lance dans cette aventure sous les formes les plus diverses (nouvelles, roman, microfiction, ...). J'avoue avoir une préférence pour la  [+]

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L’ironie dans tout ça, c’est que c’est moi la porte maintenant. Celle que vous franchissez quand vous passez de vie à trépas. Vous quittez une pièce pour entrer dans une autre. Je suis la putain de phase transitoire la plus courte de votre vie. J’ai soigneusement gratté jusqu’au dernier millimètre de ma peau. J’ai consigné un à un mes organes dans le reliquaire. Je l’ai enterré sous l’autel. J’ai trouvé la faux et la robe. La liste du jour était dans la poche ventrale. Connard de Simon. Si seulement il avait verrouillé cette foutue porte.

Quand on connaît mes tendances nécrophiles, on pourrait se dire que devenir thanatopracteur n’était probablement pas la meilleure idée au monde. Mais que l’homme qui n’a pas laissé ses pulsions dicter ses décisions à la place de sa raison me jette la première pierre (tombale).
Aussi loin que je m’en souvienne, la passivité d’un cadavre m’a toujours excité à mort (haha). Par chance, mes parents adoraient les animaux de compagnie. Ca m’a permis de goûter à différentes essences animales et de hiérarchiser mes préférences. Et, bien sûr, à dissimuler les traces de griffes, de crocs, les odeurs, bref, tout ce qui va de paire avec ce type d’activités.
Le plus difficile a été de ne pas céder lors de mes premières nuits au laboratoire. Il m’a fallu déployer des trésors de patience jusque là insoupçonnés pour ne pas succomber à la tentation, et nombreuses furent les nuits sans sommeil lorsque seuls quelques centimètres d’épaisseur me séparaient d’une fille, jeune de préférence, au corps inerte et froid, n’attendant que ma défloraison brutale avant d’être maquillée, parfumée et parée d’atours sobres et élégants. Les quelques centimètres d’épaisseur de la porte. Fermée à clef. Par ce connard de Simon.

Elle venait de fêter son quatorzième anniversaire. Stella. Rupture d’anévrisme. Intacte.Pure. Et belle à mourir. Façon de parler. Et Simon, dans tous ses états, venait de perdre sa belle-mère. La famille avait trouvé tout naturel de le solliciter pour les derniers soins. Il était bouleversé. Il est parti pour l’hôpital comme une balle. En oubliant de fermer la porte du laboratoire à clef. Connard.

J’ai attendu, une barre de plomb en fusion dans le pantalon. Je déroulai sans fin le film de nos amours interdits, Stella et moi, dans la blancheur immaculée du labo. A la tombée de la nuit, n’y tenant plus, je suis entré sur la pointe des pieds. Elle m’attendait, immobile sous son drap. Une giclée d’adrénaline pure réduisit ma culpabilité au silence. Je refermai doucement la porte derrière moi. Et la verrouillai.

Je ressortis une heure et demie plus tard, le coeur battant, la tête me tournait. Je sentais encore son goût sucré sur ma langue. Je n’avais qu’une seule envie, profiter de la nuit pour la ramener chez moi, pour une dernière nuit d’extase. Préparer un dîner romantique. L’habiller. La maquiller. La garder dans mon lit. J’avais toutes sortes de drogues pour pallier à la rigor mortis. Pour réchauffer sa peau. Pour la lubrifier. Mais en agissant de la sorte, je prenais le risque de passer au-dessus de la ligne de visibilité. Je tergiversais. Et finis par me décider à rentrer chez moi, non sans une dernière étreinte d’adieu.

Il me fut bien évidemment impossible de trouver le sommeil. Demain Simon serait de retour, et il me serait impossible de la retrouver avant son enterrement. Je me caressais. Je lançais des vidéos pornos sur mon smartphone que je coupais aussitôt. Il fallait que j’y retourne. Une dernière fois.
J’enfilais mes chaussures lorsqu’on frappa à ma porte. Je me relevai d’un bond. Simon ? La police ? J’allais bondir vers ma chambre pour me débarasser du maximum de preuves de ma perversion : vidéos, journal intime, photos volées, drogues, bon sang il y en avait tellement ! On frappa à nouveau.
« Oui ? » Croassai-je.
Toc toc toc.
« Qui est-ce ? Il est 2 heures du matin bon sang ! »
Toc toc toc.
Je m’armai d’un parapluie et ouvrit doucement la porte. Sur un grand échalas en robe de bure, un faux à la main.
« Que... »
L’ombre leva la main et m’effleura la joue d’un doigt. D’un os d’index. Et s’effondra dans un souffle de cendres. Je claquai la porte, la bouche sèche, le coeur au bord des lèvres. J’allumai toutes les lumières. La télé. La radio dans la douche. Je scrutai mon reflet. De vilains cernes noirs sous les yeux. Et un trou béant dans la pommette, là où l’os m’avait caressé. Je reculai d’un bond. Me précipitai à la porte. L’ouvrit. Il n’y avait rien. Là où résidait un petit tas de cendres une minute auparavant, il n’y avait que la moquette du couloir. Je me précipitai à la fenêtre pour n’y voir que la rue déserte et un chat noir au pied d’une poubelle en train de surveiller mon manège nocturne.
Je retournai devant le miroir. Une plaie parfaite, cautérisée, sans chair, ni hématome, ni brulûre rien. Même pas de douleur. Rien que l’os blanc et stupide. Je touchai le bord de peau avec précaution. J’accentuai la pression. Aucune sensation. Sans trop savoir ce que je faisais je pris la peau entre mes doigts et tirai avec un soin infini. Je retins un cri. J’arrachai sans le vouloir un ruban de peau de ma pommette à mon cuir chevelu, découvrant mon orbite avec une obscène décontraction. C’est seulement à ce moment-là que les démangeaisons commencèrent. Et la douleur aussi bien sûr. Les tarentules et les serpents ne connaissent pas leur chance.

Deux jours de folie pure. Deux jours où le téléphone sonna sans cesse. Deux jours où les démangeaisons me rendirent fous, où mes ongles fouillaient la chair, arrachaient les tendons, déroulaient les artères. Le pire fut bien évidemment lorsque je m’ouvris le ventre. Pas une goutte de liquide ne s’écoulât. Pas un déchet malodorant, pas un épanchement inopportun. Les lambeaux de moi s’étiolaient avant d’avoir touché le sol. J’exhumais mon squelette à la main comme un archéologue dément. Une boule de douleur pure. Je m’étais arraché depuis longtemps langue et cordes vocales aussi l’opération se fit-elle dans un relatif silence. Je m’étais énucléé juste après, ce qui me permit de ne pas assister à mon propre jeu de massacre. Démangeaisons et douleurs cessèrent dès que je me fis la sensation d’être un mannequin de bois. De bois. DE BOIS.
Je m’engourdis tout à coup et je dus m’endormir car je fis un rêve. Je me voyai errant dans la nuit, rasant les murs, pour me rendre à l’église. La nuit était brumeuse et tiède. A l’arrière il y avait un jardin. Je n’y avais jamais mis les pied mais je le savais. Au centre du jardin un chêne décrépi. Et à son pied, un reliquaire, une robe de bure à capuchon et une faux séculaire. Je savais quoi faire, tout était limpide.

L’ironie dans tout ça que je n’ai jamais été croyant. Et encore moins attaché aux symboles. Aux superstitions. Mes goûts particuliers m’avaient appris la seule leçon à connaître du monde. Il y a les vivants d’un côté, fragiles, isolés, imparfaits. Et les morts de l’autre, majorité écrasante mais invisible, bien finie, homogène et implacable. Point barre.
Et voilà que je me retrouve à expier je ne sais quel supposé péché, tel un Sisyphe à la libido déviante. Mais expier pour quoi ? Sur ordre de qui ? Et qu’est-ce-que c’est que cet accoutrement ridicule ? Dans un monde régi par le cancer, l’obésité, l’alcoolisme, les accidents de la route, les crimes passionnels et les collisions hasardeuses, qui a eu le mauvais goût de me jouer cette farce sordide ?

Mon petit doigt osseux me dit que j’ai l’éternité pour trouver la réponse. Je passerais probablement bientôt vous voir. Rassurez-vous nous n’échangerons au mieux qu’une cordiale poignée de main. Dans la plus grande partie des cas, vous ne sentirez que la balle déchirer votre cerveau, le train vous sectionner en pièces, ou l’eau salée vous lester les poumons. Mais j’ai tout de même une faveur à vous demander. Si vous savez quoi que ce soit, même le début d’explication le plus farfelu, éclairez ma lanterne. S’il-vous-plaît.
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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, Medulla.
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Arrrgh.... Affreux... Mais super chouette !
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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup !
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cendrine borragini-durant · il y a
Délicieusement noir... Vous m'avez ouvert l'appétit. Je m'en vais visiter votre page. Au plaisir de vous lire!
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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup ! Ravi d'avoir aiguisé votre appétit ! J'espère que les autres textes ne vous laisseront pas sur votre faim :)
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Lili Caudéran · il y a
Je découvre... Nom di Diou! Comme disait mon pépé, ça déchire grave ! Comme disent mes petits enfants. Bravo !
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Medulla Oblongata · il y a
Hahaha et bien flatté par votre enthousiasme ! Merci beaucoup voisine ! :)
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AB AB · il y a
Formidable histoire glaçante. Toutes mes félicitations pour ce prix oh combien mérité.
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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup je suis très flatté ! ^^
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Patrick Gibon · il y a
du gore nécrophile rondement mené!
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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup ! :)
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Rupello O · il y a
A trop aimer la mort …
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Medulla Oblongata · il y a
Aimer trop ou aimer mal ? :)
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Lolanou · il y a
Superbement affreux !
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Medulla Oblongata · il y a
J'en suis horriblement ravi ! :)
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Farida Johnson · il y a
Félicitations! Je n'avais pas lu votre texte et j'en reste baba! C'est gore à souhait et surtout superbement écrit !
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Medulla Oblongata · il y a
Merci beaucoup ! Vos compliments sont très agréables :) Il est difficile de s'y retrouver tant il y a de textes à lire, j'ai moi même dû m'astreindre à une discipline assidue pour tous les lire !
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Jigé · il y a
Bien sûr cher Medulla je n'ai pas le début du commencement d'une explication et c'estça qui est super. Rien expliqué , surtout pas, ce mystère, cette étangeté, c'estce qui fait la beauté et la force de ce texte..Bravo!
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Medulla Oblongata · il y a
L'ignorance est à la fois le symbole de son incapacité à appréhender le monde et le seul lien qui le garde humain après tout :)
Merci beaucoup pour votre commentaire et vos compliments Jigé !

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Jigé · il y a
À mon(humble) avis, garder in mystère et l'ignorance (qu'il faut combattre) sont fondamentalement différents et en aucun cas comparables ni assimilables

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