Grandir ou ne pas grandir ?

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Je suis une grande lectrice depuis l'adolescence grâce au réalisme de l'oeuvre d'Émile Zola. Passionnée par les romans historiques et notamment la Renaissance italienne je m'adonne volontiers  [+]

J’ai longtemps attendu le moment fatidique. J’aurai du l’anticiper. En fait, j’aurai même pu l’empêcher. Mais je n’ai rien fais. Par peur de me contrarier et aussi d’en subir les conséquences.

Je ne suis pas idiot pourtant. Plutôt intelligent et instruit disait mon père. Petit, j’intervenais aisément et avec habileté dans les conversations des grands. Parfois, je leur démontrais qu’ils avaient tord. C’est assez jouissif d’assister à la ridiculisation d’un orgueilleux. Sous prétexte qu’on est enfant, on est bête. Certes, on manque d’expérience, mais pas forcément de perspicacité. En plus de la fougue de la jeunesse, il suffit d’un peu de curiosité, d’un soupçon de volonté et de beaucoup d’audace. Je voulais tout apprendre, tout comprendre, tout savoir faire. S’enrichir de tout pour devenir quelqu’un.

L’adolescent est pressé d’être adulte. Ce mystère aura été celui de toute mon existence. Assumer les factures, assurer l’éducation des enfants, s’encombrer des tâches ménagères, supporter la belle-mère. J’ai analysé ces obligations afin de mieux saisir leurs motivations. Et je n’ai jamais décelé la moindre explication cohérente. Accepter toutes ces contraintes relève d’une attitude masochiste. Les laisser aux parents est tout de même plus confortable. Et ressembler à nos ainés n’est pas forcément élogieux. Certains mauvais comportements dans mon entourage se sont chargés de m’en dissuader. Se mettre minable après avoir bu, lever la main sur sa femme, cracher par terre, jeter des déchets par la vitre de la voiture. Modèles contestables, il faut bien l’avouer.

Mais inlassablement, on grandit. Et inévitablement, on devient adulte... ou pas.

Moi, je n’ai jamais pu m’y résoudre. Je voulais continuer à me reposer sur eux. Les querelles de couple, les marmots, les courses, la lessive, le ménage. Bref, la routine, ce n’est pas pour moi. M’infliger volontairement des servitudes n’est pas envisageable. Je veux garder ma liberté. Je ne suis pas feignant. J’ai toujours travaillé. Gagner ma vie est une satisfaction. Et dépenser mon argent à d’autres buts que satisfaire mon plaisir est un déchirement. Voilà pourquoi j’ai fais ce choix de vie. J’ai gardé mon petit cocon dans le grenier. Je leur ai abandonné les tracas et les corvées. Je le fais en toute connaissance de cause. Je me la coule douce. Je suis possédé par un égoïsme démesuré.

Ce soir là, je rentre tôt. Elle est dans le fauteuil, inerte. Elle semble attendre quelqu’un ou quelque chose. Elle regarde fixement dans ma direction. Ses yeux sont vides, sans expression. Elle ne parle pas. Ne sourit pas. Ne pleure pas. Lui n’est pas là. Il est rarement là. Son commerce l’accapare. C’est l’œuvre de toute sa vie. Elle en a marre d’être seule mais ne lui en a jamais voulu. Il le fait pour nous. C’est moi seul qu’elle rend coupable de sa solitude. Il est vrai que je ne suis pas d’une grande compagnie. J’ai une télé et un ordinateur dans ma chambre. Alors je me réfugie dans ma bulle sans penser à elle. Je n’ai jamais été un soutien pour elle. Je n’ai jamais fais preuve de compassion ou d’empathie. Je fais une apparition juste pour les repas. Elle a veillé sur moi depuis le premier jour. Je n’ai jamais manqué de rien. Elle ne m’a jamais rien demandé.

-Je t’aime. Malgré tout, je te laisse une semaine pour quitter cette maison.

Sa voix, douce, a résonné dans le silence. Pas d’agressivité dans le ton, juste une fermeté déstabilisante. La réalité me rattrape, l’instant tant redouté. L’émotion me submerge. Elle qui ne vivait que pour ses hommes. Des années de sacrifice. Elle qui a tout donné pour mon bonheur. Et aujourd’hui, elle ne me donne qu’une malheureuse semaine. Elle ne peut pas me faire ça. C’est inadmissible. Mais sans un mot, je fuis, tel un lâche. Je n’arrive pas à l’affronter. Pas assez courageux pour ça. Pas d’arguments valables pour une riposte gagnante. Etrangement, je savais ce qui m’attendait. Cela devait bien arriver un jour. Si seulement j’avais pu prévoir quand, j’aurai pu avoir la bonne réaction. Mais je n’ai pas su me préparer malgré toutes ces années. Je m’en voulais terriblement.

Mais il est encore temps de contrattaquer. Je dois y retourner, m’imposer. Etre enfin autoritaire, la faire céder, lui démontrer que cette solution n’est pas une fatalité. La culpabiliser, la mettre face à ses responsabilités. Lui prouver qu’il est normal qu’ils continuent à m’assumer. Je n’ai que quarante ans bordel !
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