Grandir

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Image de Hiver 2021
Je me souviens très bien de l’après-midi où elle accepta, pour la première fois, d’entrer dans ma chambre de jeune garçon plutôt timide. Avant d’oser entreprendre la moindre approche, j’avais pris quelques minutes pour bien l’observer, comme si, guidé par une soudaine maturité, je venais de comprendre que même furtifs, certains moments sont destinés à devenir de bons et précieux souvenirs. Trente-six ans se sont écoulés et il semble que l’histoire m’ait gentiment donné raison. Il faut dire que je me suis battu comme un beau diable contre le côté pernicieux et inexorable du temps. J’ai réussi, non sans efforts, à mettre en échec sa lente œuvre de l’oubli. Le temps a échoué. Il n’est jamais parvenu à altérer l’image de cette belle rencontre. Bien au contraire, avec lui, celle-ci s’est lentement muée en une douce et romantique histoire de jeunesse, à peine exagérée de sa réalité, pour devenir peu à peu la version officiellement reconnue et racontée comme telle à qui veut bien l’entendre. Cet instant fait de rien, presque anecdotique et pourtant suspendu bien en évidence dans la bibliothèque de mes souvenirs, me donne aujourd’hui encore une irrésistible envie de sourire.

Assis sur mon minuscule lit une place, cachant difficilement mon intérêt pour ses courbes joliment dessinées, béat, je la regardais sans rien dire. Conscient d’être déjà sous sa totale emprise, je savais très bien au fond que je ne risquais pas grand-chose. Contrairement à moi, ce n’était pas sa première fois. Peut-être s’amusait-elle de la situation ? Impossible de le savoir. Silencieuse, elle attendait là, assise en face de moi sur une vieille chaise en bois… Silencieuse, cela n’allait pas durer.

D’apparence consentante, le moment était venu pour moi de tenter l’inévitable approche repoussée jusqu’alors. Malgré mon inavouable statut de débutant, je parvins néanmoins, au prix d’un effort contre-nature, à l’entourer maladroitement de mes bras. Ses rondeurs calées contre moi, je continuais à en découvrir les moindres détails, les variances de couleurs dans ses reflets, sa surprenante légèreté, et dans un sentiment de tendre compassion, je remarquais aussi les traces de coups d’une précédente histoire, involontairement laissées sur son corps. À cet instant précis, je pris conscience du fossé existant entre les exploits que mon imagination avait rendus possibles dans mes rêves de gloire, et la réalité de ma totale inexpérience.

Maintenant qu’elle était là, sur moi, la question était de savoir où et comment positionner précisément mes doigts, si je voulais enfin entendre le son de sa voix. Ayant compris que ma main gauche ne me serait d’aucune utilité pour l’instant, je n’avais maintenant d’autre choix que de revoir à la baisse mon ambitieuse performance, bien en deçà de celle initialement espérée. Sans éveiller les soupçons, il me fallait maintenant créer une réaction physique sans équivoque. Le temps jouait contre moi. Arrêter de tergiverser, c’était de cela dont il était question. Je devais réagir au plus vite, casser à tout prix ce long et pesant silence avant qu’elle ne se lassât de la situation. Prenant alors une profonde inspiration et mon courage à un pouce, en l’occurrence celui de ma main droite… d’un lent et timide mouvement de haut en bas que je réaliserais par la suite des milliers de fois, je caressais maintenant pour la première fois, l’inoubliable toute première fois, une à une, l’une après l’autre, les six cordes de ma toute nouvelle guitare. De mes mains désormais apaisées, je la faisais enfin mienne.

À cet instant, la peur de perdre les grands espoirs que j’avais mis dans cet instrument de débauche disparut comme par enchantement. Ce que je n’osais espérer depuis le début se produisit alors dans une naturelle et agréable évidence. Je sentis vibrant contre moi, une longue et mélodieuse résonance émaner de ce corps de bois clair, légèrement cabossé par un ex-apprenti rêveur… pour, d’un murmure intime perçu dans sa voix, comprendre qu’une amie bienveillante venait d’entrer dans ma vie, une complice dont la fidélité intangible ne dépendrait que de moi. Avec elle à mes côtés, je pouvais maintenant accéder à un nouvel espace temporel dans lequel, même les rêves les plus fous se voulaient permis. Le temps était venu pour moi de faire mon entrée triomphale dans l’insouciante et prometteuse période de l’adolescence.
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