Goupil en péril

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Image de Hiver 2018
Les feuilles mortes crissent sous mes pieds. Octobre s'est installé, apportant aux frondaisons sa palette nuancée de teintes jaunes, ocre et rousses. Avant de s'endormir sous les assauts de la froide étreinte hivernale, la nature a déployé ses plus beaux atours, offrant un spectacle ravissant, charmeur, tout en contrastes où se baignent pêle-mêle les jaunes cuivrés des hêtres et des noisetiers, les rouges des érables, des merisiers et des cornouillers, le vert profond du houx et des conifères. Le soleil participe à la fête et rehausse çà et là les nuances dans un jeu subtil entièrement dévolu à la symphonie des couleurs et à la grâce de l'instant.
L'air matinal, frais et un peu moite, est délicieusement rempli des senteurs épicées des sous-bois. La plupart des oiseaux migrateurs sont partis pour des régions plus clémentes mais, à défaut de leurs gazouillis, on entend au loin la plainte un peu grinçante de ce très bel oiseau qu'est le geai et le sempiternel roucoulement des pigeons ramiers.

Pour la circonstance, j'ai enfilé mes bottes de caoutchouc toutes neuves. Ce n'est pas tous les jours que l'on va à la chasse au renard... À quelques mètres de moi, mes deux frères ; un peu plus loin, d'autres garçons et des hommes du voisinage, tous armés de bâtons. Notre mission à tous : faire du bruit, beaucoup de bruit, de manière à faire fuir les renards et les mettre à portée de fusil des chasseurs, postés beaucoup plus loin, à l'orée de mon petit bois.
Il faut dire qu'ils l'ont un peu cherchée, les renards, cette expédition punitive : deux dindes massacrées en huit jours, ça fait beaucoup, d'autant plus qu'elles couvaient ! Certes, elles n'ont pas été très futées de faire leurs nids dans une haie à au moins deux cents mètres de la ferme mais elles l'ont payé très cher : j'ai découvert moi-même le second délit, matérialisé par les restes désolants de la carcasse et des plumes éparses... Maman, d'ordinaire si douce, n'a pas décoléré depuis.

Je prends mon rôle de rabatteur très au sérieux. Les yeux rivés sur le tapis de feuilles et de faines, je frappe le sol et les troncs de mon bâton, attentif au moindre mouvement. C'est à peine si je détourne le regard pour observer à la dérobée la parure chatoyante d'un champignon rouge à pois blancs, une amanite tue-mouches, me semble-t-il. Quelques feuilles mortes virevoltent çà et là et tombent mollement à mes pieds.

— Là, je l'ai vu ! crie soudain mon frère aîné. Le renard, le renard !
— Où ça, où ça ?
En un éclair fugitif, une masse rousse s'est infiltrée sous les futaies et, de quelques bonds félins, s'est éloignée de la cohorte des rabatteurs. Pas de chance, je n'ai pratiquement rien vu ! J'espérais tant débusquer moi-même un de ces renards. J'attends fébrilement la suite des opérations... qui ne se fait guère attendre ! Un coup de feu claque, suivi presque aussitôt de deux autres. Un cri de folie jaillit :
— Je l'ai eu, je l'ai eu ! Fernand, venez voir !
Tout le monde a reconnu la voix de Maurice, dont la passion pour la chasse est connue de tous. Chasseurs et rabatteurs rappliquent à vive allure ; deux cadavres gisent dans un fourré près du ruisseau. Les hommes se félicitent dans un concert de rires et d'applaudissements.
— Le mâle et la femelle ! jubile mon père à l'adresse de Maurice et Lucien, un voisin. Vous êtes de fines gâchettes, les gars ! En voilà deux qui ne se feront plus les dents sur nos dindes !
— Et encore, il a bien failli m'échapper, raconte Lucien, très fier. Le premier coup, ça lui a rien fait. Mais au deuxième, pas d'histoire, il a fermé son parapluie !

Je m'approche des deux voleurs de poules... Le pelage encore chaud, de couleur rousse ponctuée de fauve sous le poitrail est d'une incomparable beauté ; doux et soyeux, il glisse sous la caresse de ma main... Je soulève la tête figée dans un rictus mortel ; un mince filet de sang s'échappe de la gorge... Le mâle et la femelle ! Peut-être ont-ils des petits là-bas dans la forêt ? Que vont-ils devenir, seuls, à quelques semaines de l'hiver ? Je sais déjà qu'une mort cruelle, implacable, les attend, dans l'indifférence générale des hommes...

Je me lève, je ne peux participer à l'allégresse générale, j'ai besoin d'un peu de solitude. En quelques foulées, je rejoins mon hêtre magique dont le feuillage jauni semble illuminé. Tandis que la joyeuse troupe remonte vers la ferme, je songe, un peu hagard, à la place de l'homme dans ce monde qui nous entoure. Faut-il que notre bien-être à nous ait pour corollaire la souffrance récurrente de ces splendides créatures qui nous entourent ? Un vague-à-l'âme imbécile m'envahit. Une goutte d'eau s'est invitée sur ma joue... Bizarre, il ne pleut pas.

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