Gorducho

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Saint-Denis, 1981. Assise au premier rang de la classe de CM2, la petite fille de dix ans note studieusement tout ce que la maîtresse d'école enseigne. Curieuse, elle savoure chaque matière avec une soif d'apprendre intarissable.
Plus jeune, elle essayait de comprendre ce qui était écrit dans les livres, et ce bien avant de connaître l'alphabet. Son grand-père lui enseignait la reconnaissance des chiffres et des lettres grâce à une émission télévisuelle éponyme. Le T était un râteau, le H une petite échelle, le C une demi-bulle. Rien ne résistait à sa dévorante recherche de savoir. Déjà, les bibliothèques étaient ses cathédrales, imposantes de silence et de recueillement, loin des agitations familiales ou urbaines. Même au cœur d'une cité HLM très dense et animée, la culture possédait son territoire pacifié et elle parvenait à attirer les jeunes en leur offrant un moment de joie. Un peu comme le tintement du camion du marchand de glaces qui retentissait tous les jours de la semaine dans la rue de la Ferme. La petite musique était amplifiée entre les barres d'immeubles et résonnait jusqu'au 11e étage des tours. Depuis les appartements empilés, les enfants accouraient vers le petit véhicule multicolore. Celui-ci continuait ensuite sa tournée, zigzaguant entre les bâtiments, puis sa symphonie circassienne s'évanouissait dans le béton.

La petite adorait les glaces. Elle les aimait beaucoup. À la folie même. Ce n'est pas très surprenant pour une enfant. Le problème, c'est que cette enfant-là mettait autant de cœur à les engloutir qu'à manier livres et concepts. Malheureusement, les glaces ne constituaient que les mignardises de repas pantagruéliques qui l'avaient transformée en savant petit monstre. Plus son esprit se remplissait, plus son corps enflait, gavé de bonne chère. On ne pouvait rien refuser à cette enfant unique ! Objet de toutes les attentions, elle faisait ventre de tout depuis ses six ans. Salé, sucré, tout y passait. La famille s'avérait désemparée face à ce petit être glouton. Les thérapeutes les plus aguerris s'y étaient cassés les dents, certains exprimant même ouvertement leur dégoût et leur dédain. Que diable, tous ces kilos répugnants qui ramollissaient cette jeune existence, gonflaient ses joues et son corps déjà poussif, incapable de sauter en hauteur, de courir, de jouer. Quel désastre, quelle infamie ! 
Il fallait voir cet amas de gras venir chercher son premier prix de la classe devant une floppée d'élèves qui ne pouvaient rivaliser avec ce quintal approchant dangereusement. 
Elle était affublée de plusieurs surnoms : Sergent Garcia, Carlos... Mais le plus exotique, celui qui sonnait comme un air de bossa nova était portugais : Gorducho. Signifiant potelé ou gros, il avait été choisi par ses camarades d'école venus de la péninsule ibérique. Gorducho, quant à elle, se rêvait en Zorro, son héros préféré, épris de justice, virevoltant, toujours souriant et menant une double vie. Cachée dans ses livres, elle savait qu'un être différent, rayonnant, se tapissait derrière ses épaisses couches de laideur. Un jour, cet alter ego sortirait de l'ombre ; la coquille se fendrait enfin et on verrait alors le vrai visage de Gorducho, la panse qui pense. 


Lorsque la sirène de la récréation retentit, ce jour-là, Gorducho décida de ne plus réviser et de rejoindre ses camarades (elle se faisait souvent dispenser). Les jeux auxquels s'adonnaient les autres filles, comme la corde à sauter, nécessitaient une légèreté impossible. Gorducho, bien ancrée dans ses Kickers, décida de se rapprocher des garçons, moins effrayés par son gabarit et son côté rustre. Gorducho intégra alors la partie de football, enfreignant ainsi la sacro-sainte exclusivité masculine de ce sport.
Compte tenu de son sobriquet, elle rejoignit les rangs des jeunes portugais qui appréciaient sa compagnie. Gorducho se sentit investie d'une mission : celle de ne pas trahir la confiance de ses amis. Tout alla alors très vite. Les jambes lourdes s'agitèrent et, soudain, par la force du jeu, l'obésité fut oubliée. Sur le terrain, deux équipes rivales s'affrontaient sous l'égide de leurs emblématiques capitaines. D'un côté, il y avait le caïd français et de l'autre, le beau gosse portugais dont toutes les filles raffolaient, car déjà bien trop grand et bien trop mature pour être en CM2. Gorducho intégra donc la bande à Manuel le Bel. Il lui avait donné sa chance et elle ne voulait pas le décevoir. Alors, quand la balle lui arriva dessus, Gorducho décocha un tir boulet de canon qui arracha un immense cri de bonheur à ses partenaires. Le ballon était parti si fort et si haut que le gardien n'avait rien pu faire. Elle avait mis toute sa puissance sauvage dans ce tir qui avait fait exploser de joie toute la Seleçao das quinas.
Elle croisa alors le regard de Manuel, admiratif, reconnaissant, fraternel. Il s'approcha lentement et lui dit simplement « merci » avec un large sourire en prononçant son prénom. La petite fille redevint alors une enfant comme les autres, laissant son alter ego Gorducho au fond des filets de l'adversaire. C'est grâce à ce match qu'elle obtint sa plus belle victoire : être acceptée par tous malgré sa différence.

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