Gonflé à bloc

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Jean de La Lune est mon pseudo qui me colle à la peau depuis l'enfance. Conteur, et nouvelliste j'ai écrit mon premier livre "Dream Time". ce livre à compte d'auteur embarque le lecteur dans un  [+]

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Perplexe, le vieux monsieur en blouse blanche penché au-dessus de moi m’auscultait. Avec son drôle de téléphone autour des oreilles, il écoutait ma poitrine, déplaçant son embout en caoutchouc sur mon torse nu. «Respires à fond, petit !» Je fis de mon mieux et restai stoïque, gonflé à bloc. Le docteur me dit «Inspire, petit !» Je ne compris pas ce mot. Je crus qu’il fallait respirer plus fort. Alors sans me dégonfler, j’aspirai plus fort. Je devins rouge et rond comme le poisson de Maman dans son bocal.
« Mais vide tes poumons, gros bêta !» intervint ma mère. Asphyxier, je me dégonflai bruyamment comme une baudruche. Impassible, le médecin continua le même manège côté dos. Le docteur ne se rendait pas compte de tous les efforts que je faisais : «Inspire, Respire petit !» A la fin de la séance, je n’en pouvais plus de respirer. Vivre et respirer en même temps, c’était donc si dur que ça !
Revenu à son bureau le toubib m’observait. Ma mère inquiète lui demanda : «Est-il malade mon fils ? »
« Votre enfant est rachitique. Regardez comme il est maigre avec sa poitrine creuse ! » Puis il tourna la tête vers moi : «Manges-tu au moins ? » Maman répondit à ma place avec une fière assurance : « Ah ! Pour ça, il a bon appétit !»
-« Bon ! On va envoyer ce pauvre petit faire le plein d’air dans un centre aéré !»
« Le plein d’air ! » Comme les grands ont des expressions bizarres ! Pas vraiment bizarres mais qui prêtent à confusion. Cela me rappelait quand il fallait gonfler la roue crevée de mon vélo.
Pour le coup cela m’empêcha de manger le soir et de dormir par la même occasion. Dans mon lit je me faisais à l’idée que j’avais les poumons crevés. Pour la première fois de ma vie, je me rendis compte que je respirai et me dégonflai sans réfléchir. Quelle découverte ! Je me demandai si les autres personnes, mes parents ou mes frères, n’avaient pas la même maladie que moi. A table, ils semblaient ne pas respirer tandis que moi, j’étais obligé de respirer plusieurs fois à cause de mes poumons crevés.
Alors, cette nuit-là je l’ai passé à savoir où était le trou dans mes poumons percés. J’avais beau continuer les exercices de respiration du bon docteur, je n’arrivais pas à le situer. Dans la chambre d’à côté, celle de mes parents j’entendais mon père ronfler. Il se vidait avec une sorte de gargouillis d’évier qui se vidange. Etrange ! Ma mère ne semblait rien entendre. Pourtant à la guerre, on m’avait dit qu’on avait enlevé un poumon à mon père. C’est pour ça qu’il ronflait, il avait du mal à respirer, pensai-je.
Avec mes deux mains, j’ai tâté mes tétons semblables aux rustines de la chambre à air de ma roue de vélo. Cette rustine de chair devait laisser passer l’air. J’étais inquiet, ça ne fuyait pas. Pourtant je connaissais le truc. Je mis un peu de salive sur le téton pour voir si des bulles d’air ne s’échappaient pas de ma chambre. Il n’y avait rien mais ça fuyait quand même de partout. Alors par désespoir je les ai serrés fort en marmonnant : «Arrêtez !» et j’ai crié dans la nuit. Dieu que cela faisait mal de se pincer les tétons. Personne n’a entendu. Ma mère n’entendait ni son mari ronfler ni son fils crier.
Le lendemain soir, une autre phobie vint me visiter. Le stress de l’inconnu sans doute puisque mes parents ne disaient jamais rien aux enfants. Quel était donc cet étrange endroit où l’on faisait le plein d’air ?
Je me voyais allongé sur un lit dans une grande chambre d’hôpital avec d’autres camarades de misère, un tuyau dans la poitrine au niveau de la rustine du téton. Un grand et fort infirmier appuyait sur une énorme pompe à vélo. Au début, c’était agréable. Je devenais léger et rond comme un ballon et m’élevait avec mes draps jusqu’au plafond. Après j’avais du mal à respirer collé là-haut comme une mouche. Je voulais crier «Arrêtez ! Je vous en supplie» Mais mes poumons pleins m’en empêchaient. Alors j’éclatais et je retombais sur mon lit complétement crevée. Et le médecin revenait dans mon rêve dire : « Il va falloir regonfler le petit ! »
Plus la date de mon départ pour le centre aéré approchait, plus j’avais peur. « Maman, je ne veux pas y’aller ! »
-« Mais mon pauvre Quiqui, c’est pour ton bien, tu sais !» me répétait ma mère. Mais je me méfiais. Ne m’avait-elle pas dit «Non, mon petit, tu n’iras pas à l’école ! » et pourtant le jour même, elle m’avait lâchement abandonné au centre de la cour, pleurant de colère. Dur de sortir des jupes de sa mère !
La troisième nuit, veille de mon départ pour le centre aéré, fut la plus dérangeante à cet égard. Dans le songe, je revenais toujours à la même salle de torture. « Il va falloir lui regonfler les poumons !» Et là au lieu de mon corps qui gonflait, c’était ma poitrine qui enflait. Horreur ! Je devenais une fille. Heureusement, j’avais pris mes précautions. J’avais mis dans les poches de mon short des épines de rosiers. Après ce fut un bras, mes fesses qui telles les boudins de mon vélo faisait des hernies d’air. A longueur de nuit, je perçais mon corps martyrisé.
J’avais triste figure après deux nuits sans dormir dans la file d’appels du centre aéré de Laurière. Tellement fatigué que je faillis me fourvoyer en confondant mon nom avec un autre dans la file des filles. Ah, non! Je ne voulais pas qu’on me gonfle les seins.
Un gros monsieur gonflé de partout arriva, l’air jovial. C’était le directeur. Il avait l’air content d’avoir profité de ses installations. « Mes chers enfants, vous êtes ici pour vous amuser et vous reconstituer une bonne santé.» je n’étais pas tranquille malgré ces paroles. En rangs par deux et en culottes courtes, j’avais comme compagnon un petit gars avec de grosses lunettes cul de bouteille. Il devinait ma peur et répétait : «Tu vas voir, c’est super ! » Timidement je le questionne : »Ca fait pas mal ?»
-Mais non, je m’amuse tellement que le soir je suis crevé ! »
-Ah, bon ! Et ça te fait pas mal ? »
Il me dévisage d’un drôle d’air et puis se fend la poire.
-Toi, t’es un vrai rigolo ! Bien sûr que ça ne fait pas mal. Moi, ça me fait du bien si tu veux tout savoir.

Devant tant d’assurance de ce nouveau copain, j’ai demandé à voir. Et je suis resté au centre aéré tout l’été.
Mes grands cousins n’en revenaient pas du changement. L’un deux a dit.
-Ah ! Ça lui a fait du bien au petit le centre de plein air, il est tout regonflé.
Et c’est vrai, je n’avais plus peur de respirer et de vivre. J’étais regonflé à bloc !
Merci, Docteur.

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Joëlle Brethes · il y a
Les paroles des adultes font naître d'étonnantes images dans la tête de certains enfants et j'ai bien ri en lisant votre texte !
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jean-Louis Tuffery · il y a
j'ai gardé mon âme d'enfant et vous êtes la seule à le souligner. votre commentaire me touche beaucoup. Je vous en remercie.
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Keith Simmonds · il y a
Mes voix pour ce récit bien construit, sympathique et attachant ! Une invitation à découvrir“David contre Goliath” qui est en lice pour le Prix, Portez Haut les Couleurs 2020. Merci d’avance et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/david-contre-goliath-2
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Naima BEK · il y a
Très joli texte !