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Gone with the wind

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Stéphane Damois

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Mais la vie c’est pas du gâteau et qu’on fera pas de vieux os.
Qu’on fera pas de marmots pour leur gueuler tout haut. Mano Solo.

— Oui, bonjour Madame, excusez-moi de vous importuner mais vous n’auriez pas vu mon chat, il...
La porte se referme brusquement et j’entends la clé tourner dans la serrure.

Ses voisins, le jeune couple fraîchement installé, sont encore partis en week-end.
Je traverse, mégot trouvé cette fois sous le paillasson à la main comme le jeune type fume en cachette de sa copine ce qui fait de lui mon buraliste officiel, prêt à affronter le mépris de ce vétéran de la guerre d’Algérie nostalgique du temps de la colonisation.

— Bonjour Monsieur, je cherche mon chat...
— Ah tiens, le rebus du quartier ! Il a perdu son chat la bichette ?! Tu ferais mieux de te sortir les doigts du cul et te dégoter un boulot ou tiens même de déménager, fous-moi le camp sale parasite !

— Salut jeune fille, tu n’aurais pas aperçu mon chat ?
— Mais je te connais, tu es le Monsieur qui vit au bout de la rue sur un carton.
— Oui c’est moi et quand il pleut trop, je me réfugie sous un banc.
— Il s’appelle comment ton chat ?
— Gone.
— Pourquoi ?
— Parce que je l’ai trouvé quand j’étais sur Lyon. En fait c’est plutôt lui qui m’a trouvé, il était là un matin et ne m’a plus quitté depuis. Comme s’il devait m’accompagner.
— Non, je l’ai pas vu. Tu veux venir boire un chocolat chaud ?
— C’est gentil, merci ma puce mais non. Tu pourrais te faire gronder.
Je l’aime bien cette petite, elle ne doit pas être loin d’avoir l’âge de ma fille.

4 pavillons, deux d’un côté de la rue et deux de l’autre un samedi matin qui marque la trêve des travaux jusqu’au lundi de ce quartier en plein essor.
Il caille vraiment.
Un hiver précoce, signe du réchauffement climatique, et des mouches de neige portées par le vent qui viennent se poser sous les poches de mes yeux en de cinglantes larmes.
Du froid qui s’évertue à se faufiler sous mes haillons, haillons enfants de la patrie..., malgré de vieux articles de journaux censés me protéger et qui parlent je crois d’une équipe de foot championne du monde, d’une économie libérale triomphante comme de ce gouvernement déterminé à ne laisser aucune âme qui vaille dans la rue.

On ne sait jamais vraiment ce que la vie nous réserve et d’ailleurs si on le savait est-ce que nous ferions tout différemment ?
Si on voyait ce que l’avenir échafaude comme plans, serions-nous aptes à faire dévier cette comète ? Le pouvons-nous seulement ?!
Déjà deux hivers que je trimballe ma carcasse et déambule comme un zombie, pas encore mort mais plus tellement vivant, entre des éboueurs qui me crachent à la gueule et des voitures dont je vois au regard des conducteurs que la tentation de m’écraser n’est jamais bien loin.

On dirait le sud, selon la fameuse chanson.
J’ai profité du van d’un hippie, pas trop regardant sur l’odeur, en route pour Ibiza pour me rapprocher de la mer, son climat tempéré et son bon air iodé et pur.
Parce que l’hiver à Lyon c’était plus possible. Trop de concurrence dans la rue pour les soi-disant meilleurs emplacements sans parler des centres d’accueil submergés où là encore c’est quand même chacun pour sa gueule.

Il me semble que la misère est moins pénible au soleil, selon une autre célèbre chanson.
Tu parles ! J’ai très vite déchanté.
Parce que un hiver, où que tu sois dans le pays de Voltaire, reste un hiver marqué par ses gelées matinales sous ciel dégagé, ses nappes de brouillard qui déposent chacune de ses particules fraîches sur ta peau et ses épisodes pluvieux qui t’inondent de honte et amertume mêlées.

Heureusement que j’ai mon Gone à qui parler.
J’ai tellement l’impression qu’il m’écoute et me comprend sans jamais juger mes actes passés ou à venir.
Il se fout pas mal de mon apparence, de mes ongles pleins de terre à mes chaussures trouées que la pluie s’infiltre dedans me faisant sentir quelques instants ce messie qui marchait sur l’eau.
Je fouille dans les poubelles pour nous trouver à manger et il ne s’est jamais plaint du menu.
Mes yeux dans son regard, je me sens moins merdique.
Putain Gone, reviens !

Je suis fatigué, j’ai tellement sommeil.
Il faut que je me pose, une minute ou cinq.
Je le sais que je dois être en perpétuel mouvement pour devancer le froid ou à deux doigts du coma éthylique pour tenir le coup allongé sur mon carton, mais là je sens que mes yeux tombent de tout leur poids.
Je n’en peux plus.

Une violente bourrasque me cloue littéralement au sol.
Une crucifixion en règle.
Les mouches sont devenues flocons et très vite un léger tapis recouvre la route.
Soudain plus rien n’a d’importance, je ne sens plus le froid, les regrets ou la colère.
Je m’endors paisiblement.

2 heures plus tard.
Les pompiers n’ont retrouvé aucun corps mais se sont étonnés de voir les empreintes d’un félidé s’arrêter net là où le corps devait être.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Sylvie Le Maire · il y a
Une jolie densité du propos qui donne vie à cette histoire tellement vraie, aux réactions des personnages qui se succèdent. Et puis ces bouts de chansons que l'on fredonne en lisant... mes voix pour vous. Belle soirée
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Stéphane Damois · il y a
Merci, je recherche en permanence la fluidité du récit et j'aime bien faire allusion à des chansons que j'apprécie. J'ai écrit le texte en août , Monsieur Aznavour était encore parmi nous.
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Yoann Bruyères · il y a
J'aime bien l'idée, surtout avec la fin, de cette relation entre le narrateur et le chat. Je pense que ça aurait été bien de donner le nom du chat dès le début, car quand son nom est cité pour la première fois je n'ai pas tout de suite fait le lien avec le chat du début.
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Stéphane Damois · il y a
J'ai vraiment voulu finir sur une touche fantastique. Le chat n'est qu'un prétexte, un alibi (peut-être n'existe-t-il même pas) à cette quête incessante de dignité via la chaleur humaine un peu comme dans le film Chacun cherche son chat de Klapisch.
Bravo pour votre Comme un rêve de justice, j'ai adoré.

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Yoann Bruyères · il y a
Bien sûr, mais comme il apparait dans le titre, il reste présent un peu tout le long. Je voulais juste dire que j'aurais préféré que le lien soit plus évident entre le chat appelé "mon chat" et son nom Gone. Et merci !
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Marie · il y a
Un beau texte où la poésie et le fantastique nous aident à supporter une telle misère.
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Stéphane Damois · il y a
Que serions-nous sans la poésie et le fantastique qui nous mettent tant de baume au cœur et à l'âme pris dans les filets du quotidien ?
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Yannick Detraissan · il y a
EXCELLENT!+5
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Stéphane Damois · il y a
Merci !
J'ai adoré vos Trottoirs inégaux et notamment cette phrase " Je portais ma fierté jusqu'au bord de mes yeux ! " qui m'a fait penser à Je porte la vanité jusque dans les bras de la mort de je ne sais plus qui et qui m'avait inspiré un texte il y a des années.

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Yannick Detraissan · il y a
Merci à vous! La phrase que vous citez est de Voltaire dans "l'ingénu" (mais était à la 3ème personne...)
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Stéphane Damois · il y a
Ah oui c'est vrai !
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Chantal Sourire · il y a
J'aime cette chute inattendue qui laisse perplexe et je vote !
Aimerez-vous ma fourchette d'or ou mon soleil nocturne ? Merci au cas où...

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Stéphane Damois · il y a
J'ai effectivement voulu mettre une touche de fantastique dans ma chute.
Je viens d'aller sur votre page où j'ai lu et apprécié votre Soleil nocturne.

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Ginette Vijaya · il y a
Un récit qui fait tellement réfléchir qu'on oublie que le titre contient la réponse à l'envol de la fin . Le chat et l’homme sont partis rejoindre les ombres de l'apaisement !
Une invitation à découvrir " la fontaine aux bulles" en lice pour le prix imaginarius . Merci beaucoup .

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Stéphane Damois · il y a
Ce n'est pas la première fois dans un de mes textes que tout est dit dés le titre comme pour souligner l'aspect implacable de ce qui va suivre. J'aime de temps en temps me servir de ce procédé.
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John-Henry · il y a
Plus que de mériter notre temps, il mérite nos voix ! Brillant !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-qui-tirait-plus-vite-que-moi-son-ombre

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Stéphane Damois · il y a
Merci de me donner vos voix comme je viens de le faire pour votre récit dont j'ai particulièrement apprécié la chute.
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Patrick Peronne · il y a
Un texte qui mérite que l'on prenne le temps de s'arrêter.
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Stéphane Damois · il y a
Merci de vous y être arrêté.
Bravo pour Garçon ! auquel j'ai accordé mes votes mérités.

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Jacques Franchino · il y a
Le Messie en haillons, lumineux de lucidité et transi d'une solitude que vient tempérer Gone, ce chat qui l'accompagne au bout de la route... L'autre Messie est absent : il ne vit même plus dans les cœurs morts des "actifs", à l'exception, parfois, d'un être resté jeune. Très beau texte.
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Stéphane Damois · il y a
Je ne pensais pas avoir donné, ou alors inconsciemment aux restes d'une religion catholique dont je suis revenu, une dimension christique à mon personnage que je voyais plutôt comme n'importe quel anonyme pouvant être touché par cette rue qui devient un domicile.
Je viens d'aller faire un tour sur votre page où j'ai apprécié Amer Homère.

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Jacques Franchino · il y a
Etant athée, c'est ainsi que je vois votre personnage. Je renvoyais à cette société imbibée d'une "religiosité" qui se traduit si peu en actes généreux.
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Aurélien Azam · il y a
L'écriture de ce texte présente à la fois beaucoup de force et de délicatesse, le protagoniste principal nous est immédiatement attachant. Le chat est plus gros que ce à quoi je m'attendais alors ! Fin tragique mais plaisante :)
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Stéphane Damois · il y a
J'aime bien écrire sur le fil, entre force et délicatesse (pour vous citer), beauté et crasse, espoir et dépit. Ecrire c'est tanguer.
Le chat joue un rôle essentiel mais peut-être n'est-il que le fruit de l'imagination du protagoniste, alter ego fictif (un peu comme dans le film Un homme d'exception si je ne m'abuse) indispensable à la tournure fantastique que j'ai tenté de donner à la fin du récit.

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