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Goberger (texte à quatre mains)

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[Le présent récit a été écrit à quatre mains, avec ma compagne de route, Rada. L'idée est simple : chacun commence une histoire et on échange les feuilles 3 fois. C'est donc l'autre qui finit l'histoire. Seule contrainte : chacun donne un mot à l'autre qui doit figurer dans sa première partie. Ici, le verbe "goberger".]

Dans un village dépeuplé des Lefka Ori, nous avions aperçu au bout de longues heures de marche un vieux panneau à la peinture écaillée qui semblait indiquer une taverne. Nous prîmes des marches à moitié défoncées et arrivâmes devant une maison d'où émanait la lueur mouvante d'une bougie. Nous décidâmes de prendre place à une table de la terrasse sombre après avoir essuyé d'un revers de la main la poussière épaisse qui gisait sur nos chaises. Au bout d'un moment, nous entendîmes un bruit venant de la vieille gargotte et Antoine voulut partir en éclaireur. Nous étions affamés, assoifés, éreintés. Alors que je l'attendais, mon attention se porta sur un bruit étrange à quelques centimètres de moi sur la table. À l'aide de ma lampe frontale, je pus découvrir avec effroi des dizaines de mouches et de vers grouillants qui se gobergeaient d'un reste de nourriture méconnaissable qui avait dû être servi plusieurs jours auparavant.

Voilà 10 jours que nous avions entamé cette randonnée en Crète. Un vieux rêve qui avait mûri et attendu 15 ans. Son accomplissement avait jusque là été comme la dégustation d'une vieille bouteille de grand crû : âpre mais savoureuse. Nous n'avions pas vu un village depuis 5 jours, ni rencontré quiconque sinon d'autres randonneurs, tout aussi errants que nous. Arrivés à bout des Lefka et de nos provisions, nous redescendions vers la vallée, pensant y trouver de bonnes âmes pour entendre nos histoires et contenter nos estomacs criards.
Mais aucun signe de vie sinon ces insectes nécrophages, moi et mon Antoine. Voilà bien 5 minutes qu'il était parti, que faisait-il ? Avait-il trouvé quelqu'un dans cette misérable bâtisse ?
Luttant contre l'épuisement de mes jambes, je décidais de partir à sa recherche. Après quelques pas dans la taverne où tout semblait avoir été abandonné en urgence, je le trouvais assis au comptoir, absent, absorbé par la lecture d'un journal. Je m'approchais en l'appelant gentiment mais il ne répondit pas. À la une de ce journal, je déchiffrai ces mots écrits en grandes lettres noires : La guerre est déclarée.

J'essayai alors de lui parler, j'avais besoin d'exprimer le choc ressenti et puis l'angoisse d'être dans un lieu si glauque, je voulais lui dire qu'il fallait repartir, que cet endroit était étrange, malsain. Mais quand j'ouvris la bouche, je sentis que mes lèvres se mouvaient sans produire aucun son. Je réitérai mes tentatives de dire ce que j'avais sur le coeur, en vain. Quant à Antoine, il ne m'avait pas vu, pas entendu. En entrant dans ce lieu maudit, il s'était perdu... Ou bien était-ce moi qui m'étais égarée dans un monde parallèle où l'on ne voit que les tréfonds des âmes ?
Je repensais à ce qui nous avait conduit à cet exil dans la montagne crétoise : nous avions fui la stupidité humaine. En oubliant, ou plutôt en ignorant que nous en portions une sacrée dose dans nos valises. Nous voulions méditer, scrutant la Méditerrannée, sur les crêtes crétoises, et loin des crétins. Nous avions fui les Hommes pour ne pas être comme eux, mais notre humanité nous rattrapait à chaque pas dans les monts et les vallées dévalées.
Je commençais à comprendre de quelle guerre il s'agissait. J'étais en train de vivre un rêve éveillé. Tout ce que je voyais autour de moi ne devait me faire peur. Ce n'était que des images, des reflets différents de la réalité.

La guerre. La guerre ne change jamais, elle s'accroche comme une sangsue dégueulasse à l'âme humaine et y distille son poison : la discorde, la polémique, la fermeture et le repli à partir des fruits sombres des malheurs et des traumatismes que nous cultivons depuis l'enfance sur d'affreux arbres noirs et tordus.
C'est cela que je voyais à cet instant dans ce lieu hors de l'espace et du temps qui révélait aux esprits gorgés de l'introspection des longues marches leurs plus sombres angoisses. L'indifférence d'Antoine, son incapacité à dire, à communiquer sa détresse, cela n'existait qu'ici et pour moi, pour m'apporter le reflet de mes propres tourments. Antoine, quant à lui, dans une autre antichambre de la réalité, luttait semblablement avec ses démons. La bêtise humaine, notre propre bêtise nous avait suivi jusqu'ici pour s'y exorciser et y agoniser péniblement dans ce repli étrange du rêve.
Après d'interminables instants, confrontés à l'absence, à l'indifférence et à l'abandon parmi la fange et la crasse qui me faisaient horreur, je trouvai finalement la force de quitter ce difficile songe et de regagner le sentier, là, dehors.
J'y trouvais le jour franchement lévé et clair ainsi que mon Antoine, penaud et confus, semblablement troublé par l'expérience. Nos regards reflétaient le même égarement. Pourtant, nous nous prîmes doucement dans les bras, nous comprenant d'instinct et sans que nous ne dûmes utiliser de mots qu'au reste, nous n'aurions pu formuler. Perdus mais ensemble, l'esprit et le corps reposé, nous reprîmes bientôt notre marche vers d'autres sommets et d'autres horizons.

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