Gobe-mouche

il y a
3 min
46
lectures
2

Chacun de nous a peur de quelque chose, un truc qui le rend complètement dingue. Plus ou moins dingue...

Moi, je souffre de la phobie des mouches. Toutes les mouches, des plus petites aux plus grosses. Celles qui vous frôlent sans un bruit autant que celles qui vrombissent à votre oreille dans un bourdonnement infâme. Notez bien par contre que je n'ai absolument rien contre toutes les autres bestioles grouillantes, gluantes et rampantes qui font hurler les ménagères lorsqu'elles font leur rencontre au détour d'un placard. Seule la mouche provoque chez moi ce genre de réaction épidermique.

Pour faire simple, je ne supporte pas leur présence. Vous vous en doutez, l'été est pour moi un véritable enfer. Chaque année, ça commence sournoisement, dès les prémices du printemps que je vois arriver avec une angoisse grandissante. Le cauchemar ne prend fin qu'au début de l'hiver, quand les premiers frimas figent ces affreuses créatures volantes pour quelques mois.

Bzzz, bzzz, bzzz. Toutes ces mouches partout, tout le temps. Impossible de s'en débarrasser, il y en a tellement. J'essaye pourtant. J'ai adopté tous les systèmes possibles. Mes placards sont remplis de bombes anti-mouches aux substances si toxiques qu'en respirer directement une seule petite bouffée peut vous griller littéralement la cervelle. Dès le 1er mars, chaque année, le rituel est le même. Je reconstitue mon stock d'aérosols pour lutter contre l'immonde armée miniature que je combats avec acharnement pendant des jours, des semaines, des mois. De l'intégralité de mes plafonds pendent de longs morceaux de scotch attrape-mouches. Je vous le concède, c'est affreusement laid. Néanmoins, le procédé est plutôt efficace. Alors, tous les jours, j'en pose de nouveaux. Il n'y aura bientôt plus un centimètre carré de libre sur mes plafonds.

Bzzzzzz bzzzzz, bzzzzz. Depuis quelques jours, je rêve même la nuit de ces fichues bestioles. Je me réveille avec l'impression que malgré toutes mes précautions, elles ont par centaines discrètement envahi mon appartement, profitant du moindre petit trou pour s'insinuer chez moi. Je les imagine, posées silencieusement sur le plafond de ma chambre, tête à l'envers, guettant patiemment le moment où j'entrouvrirai la bouche.

Cette phobie, elle me vient de mon enfance, plus précisément depuis un sale tour joué par mes camarades en colonie de vacances quand j'avais 8 ans. Je les appelle mes « camarades » mais dès le premier jour, ils se sont tous ligués contre moi. Nous avons eu un léger différend autour d'une Majorette bleue soi-disant volée. En réalité, cette voiture, je l'avais juste emprunté pour la regarder de plus près, j'avais l'intention de la rendre. Promis, juré, craché. Du moins, au début en avais-je eu l'intention !

Par pure rancune à mon égard, mes chers « camarades » ont mis à mon insu une mouche morte dans mon chocolat chaud. J'ai bu sans me douter de rien. Même lorsque mes « camarades » ont commencé à pouffer en me regardant bizarrement. Même lorsqu'ils ont commencé à scander « Gobe-mouche », petit surnom sympathique qu'ils m'avaient déniché de concert. J'ai tout recraché quand j'ai senti une petite chose molle passer dans ma gorge.

Depuis, j'ai l'impression que la mouche était toujours bien vivante et qu'elle bouge à l'intérieur de moi. Parfois je la sens dans mon ventre, virevolter et se cogner aux parois de mon abdomen. D'autres fois, je l'entends dans mon oreille, bourdonner comme si elle cherchait la sortie. Heureusement, j'ai une solution pour faire cesser cette horrible impression, une petite pilule magique que m'a donné le Dr Lambert. La bestiole se rendort pour quelques jours, m'offrant une heureuse parenthèse intérieure. Mais intérieure seulement malheureusement car dehors, à toute heure du jour et de la nuit, le combat fait rage inlassablement entre mes ennemies ailées et moi, ne me laissant que peu de répit.

Bzzzzzzzz, bzzzzzzz, bzzzzzzz. Les mouches continuent de vrombir inlassablement autour de ma tête. Il me semble qu'en cet instant, elles se sont rassemblées autour de moi, plus nombreuses de minutes en minutes. Si nombreuses que j'ai du mal à me concentrer sur mes pensées qui dérivent comme une bouteille à la mer, portée par les flots, baladée par les vagues. Au prix d'un gros effort, je me remémore quelques instants de la journée d'hier passée en grande partie sur la route pour aller rencontrer un client à 100 kilomètres de distance. Je revois très distinctement cette énorme mouche, posée sur le pare-brise, côté intérieur bien entendu,là, juste sous mes yeux, me narguant sans aucun doute possible. Horrifié, je me souviens avoir chassé l'intruse d'un grand revers de la main. Après ça, plus rien. Le trou noir.

Bzzzzzzzzzzzzz, bzzzzzzzzzzzz, bzzzzzzzzzzzzzzz. Autour de mon oreille, ça fredonne, ça froufroute, ça chuinte, ça bruit, ça frémit et ça crisse. Insupportable mélodie ! A mon grand désespoir, impossible de bouger d'un seul centimètre pour me défaire de ces saletés de bestioles. Impossible de me soustraire à leurs vilaines pattes velues qu'elles frottent l'une contre l'autre comme si elles se réjouissaient de me voir à leur merci. Impossible de penser à autre chose, elles m'obsèdent au plus haut point. Je les sens qui vont et viennent autour de moi dans un abject ballet aérien, me survolant comme si j'étais leur terrain de jeu. Plus possible non plus de prendre une de mes petites pilules magiques. La dernière, avalée hier matin, ne semble plus du tout faire effet.
Ah, si seulement je pouvais me lever, pousser le couvercle et sortir de cette fichue boite pour leur échapper !

2

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Fausse route

Luuce Luuce

L'impact des gouttes sur le métal crevait le silence dans un rythme syncopé.
L'essence s'était frayé un chemin jusqu'au pot d'échappement et fuyait la carcasse métallique comme le sang d’un... [+]