Glaciale disparition

il y a
5 min
78
lectures
36
Qualifié

A toi, cher lecteur, arrêté sur ma page Je souhaite la bienvenue Dans un univers pas si sage Etats de l'âme - de soi ou d'autres Découvertes, déconvenues Souvent s'y mêlent le vice et la  [+]

Image de 2021
Image de Très très courts
Il faisait très froid ce jour-là. Un début d’après-midi sec, empli d’une belle lumière. Quelques groupements de sapins épars se détachaient du sol enneigé. Personne pour venir admirer cette nature à deux minutes de voiture de Gap. Au loin, le bruissement de la circulation trahissait l’agitation qui s’était emparée des urbains, tout à leurs emplettes de dernière minute avant Noël. Bien emmitouflés dans nos meilleures tenues de montagne, Anna et moi étions comme seuls au monde, à sillonner ces sentiers.

« C’est quand même extra, d’aller se dégourdir les jambes à la pause déjeuner. J’ai beau savoir ce que l’après-midi me réserve à l’agence, là tout de suite je me sens liiiiibre ! » Dans un élan, voici Anna qui s’élance, sautant au milieu des congères et des broussailles, en poussant de petits cris amusés à chaque fois qu’une pierre dissimulée par le manteau neigeux se met à rouler sous ses pieds, au risque de la faire tomber.

Anna s’enflamme parfois sans raison. Nous ne nous pratiquons pas depuis très longtemps, alors forcément je redécouvre à chaque fois avec délice ce penchant fantaisiste chez elle. Mais ce jour-là, j’aurais largement préféré voir s’exprimer son quart d’heure de folie à un autre moment que sur ces sentiers. Je la revois sautillante, sa chevelure cuivrée virevoltant sous son gros bonnet, sa mine réjouie, ses petits éclats de voix perçant le calme du Massif figé par le froid polaire. Un calme que nous n’aurions jamais dû venir troubler.
***

Aujourd’hui, Amhripa m’a demandé de veiller sur les petits animaux que nous venons de recueillir. Je ne suis pas très à l’aise dans ce rôle-là. Demandez-moi de gérer la logistique, les repas, ou des divertissements, je le ferai avec joie. Mais l’éducation... Le problème des adoptions, c’est qu’on récupère un sérieux bagage à déposer, même quand on a réussi à apprivoiser l’animal avant. Ce que la vie leur a fait endurer avant d’arriver au refuge. Les animaux maltraités ne sont pas capables de percevoir ce que l’on fait pour eux.

Des nouveaux venus ça met un temps infini à s’apaiser, se réchauffer, écouter, faire confiance. On ne sait jamais quand les digues vont enfin céder, pour laisser l’âme être enfin elle-même et accueillir la réalité du monde qui l’entoure. Je n’aime pas ces moments, qui consomment tant d’énergie.
***

J’aimerais rebrousser chemin. J’ai beau être bien équipé pour l’occasion, le froid a fait geler mes cils et je vois flou. Décidément, Anna n’est pas une jeune-femme raisonnable. C’est son petit grain de folie qui m’a plu assez vite chez elle, quand elle est arrivée à l’agence pour un premier rendez-vous il y a quelques semaines.

Je tente de suivre mon petit chamois, en devinant ses traces de pas dans la neige. Il me semble la perdre à plusieurs reprises, lorsqu’elle disparaît derrière les sapins et s’enfonce dans la montagne, là où la sapinière se fait plus dense. Je me guide à sa voix, je n’ose pas trop l’interpeller, parler trop fort, car j’ai appris qu’un petit squat s’est établi non loin d’ici dans un ancien chalet abandonné. L’idée de surprendre en pleine nature une vie affranchie des règles de la société ne me fait pas très envie. Des histoires assez folles se racontent à Gap sur cette petite communauté, artistes en land art, perchistes bouilleurs de cru de genépi l’hiver, circassiens vivant d’aumônes à faire des équilibres sur les mains pendant l’été.
***

Je prends mon courage à deux mains et m’approche dans la pénombre, malgré la proximité de la chaudière, il fait froid dans ce sous-sol par -15°C extérieurs. Pas de lumière vive ni de bruits qui pourraient les effrayer. Je redoute ce moment. La dernière fois que j’ai accepté de consacrer du temps en tant qu’éducateur, j’ai failli laisser l’animal s’échapper, et j’ai fini avec des morsures et des griffures.

A travers les barreaux de la cage, dans la pénombre, je tente de deviner les formes, les sons. Je surmonte aussi mon dégoût, car même après seulement un ou deux jours par grand froid, l’odeur est difficilement soutenable. Un mélange d’odeurs animales auxquelles on ne s’habitue pas, de sécrétions corporelles, et de peur.
J’en devine un roulé en boule, Je m’approche et parviens à glisser une écuelle, sans susciter d’agressivité.
***

Anna n’est pas une grosse cylindrée comme on dit entre photographes. Mais j’ai tout de suite adoré cette fille. Nous étions seuls dans le studio 3, le plus lumineux de tous. Il faisait un temps clair ce jour-là, et j’ai pu presque tout réaliser en lumière naturelle. Ses poses étaient au démarrage assez empruntées et conventionnelles, puis elles sont progressivement devenues plus élancées, souples, des enchaînements de danseuse. Elle m’a expliqué la signification de certaines poses qu’elle prenait, dans une autre culture. En Inde je crois. Une façon de relier le corps et l’esprit. Anna m’a fait découvrir le yoga, à travers l’objectif.

Quand je lui ai proposé d’aller boire un verre à l’issue du shooting, tout s’est enchaîné avec la plus grande simplicité. De sa main glissée dans la mienne en sortant de l’agence, à sa langue dans ma bouche sur le palier et tout ce qui a suivi.

Depuis, on se voit quand Anna en a envie. Elle me parle d’ayurvéda, des récitations en sanskrit qu’elle appelle les yogas-sutras. Ça parle d’un certain Patanjali, le père de la philosophie yogique. Et des postures, qu’elle appelle les asanas.
***

Il s’approche, sans doute attiré par la nourriture. Mais plutôt que de se jeter sur l’écuelle, il lève le regard vers moi et commence à me parler d’une voix chevrotante.
« Libérez-moi, je vous promets que je ne dirai rien. On m’attend au travail et ma famille va s’inquiéter. Ici je vais mourir de froid et vous aurez des soucis quand la police essaiera de comprendre ce qui a bien pu m’arriver. »

Et voilà, exactement ce que je craignais. C’est toujours pour moi les astreintes pourries. Je suis tombé sur un causant. J’en ai pour des heures avant qu’il ne s’épuise et entame enfin le long travail d’ouverture vers la Vérité.
« Où est-elle, laissez-moi lui parler. Qu’est-ce qu’elle vous a dit ? Est-ce que quelqu’un l’a forcée à m’attirer ici ? »

Je devine qu’il s’agit du garçon dont Amhripa, notre grand chef, m’a parlé. Sa fille a eu une histoire avec lui, un peu trop longue à son goût. Dans la communauté, il n’est pas bien vu de fréquenter les akimsid, ces ignorants, qui passent à côté de toutes les vérités fondamentales. Avoir une histoire qui se prolonge avec ce type d’individu était encore permis il y a quelques années, mais aujourd’hui, a fortiori pour la fille du chef, s’enticher d’un akimsid c’est le déshonneur. Nous ne sommes pas venus nous retrancher en montagne, à endurer des hivers si extrêmes, pour frayer avec des individus qui ne sont que des animaux d’élevage, loin de la Vérité. Alors, pour réparer le mal, pas d’autre solution que d’en faire l’un des nôtres, si véritablement elle voulait le garder, ou même tout simplement pour se laver de l’affront qu’elle a fait à Patanjali, que son nom soit honoré par toutes mes réincarnations. Pour cela, il restera le temps qu’il faudra, on en a ouvert à la Vérité de plus coriaces que lui. L’hiver ne fait après tout que commencer.

***

Ça y est, je l’ai vraiment perdue. Plus de traces dans la neige devant moi. Mon feu-follet s’est volatilisé entre les sapins. J’avance comme je peux, et j’ai perdu l’espoir de revenir à l’agence à temps pour mon shooting de cet après-midi. Je découvre une partie de forêt qui m’est totalement inconnue. Je croise par moments des petits monticules de pierres et de bouts de bois dégagés de la neige, agencés de telle sorte que je devine être désormais à proximité d’un lieu d'habitation. J’appelle Anna à tue-tête, on doit rentrer fissa.

J’entends du bruit derrière moi. Quelle gamine ! Elle est sans doute en train de jouer à cache-cache et se fiche pas mal de me mettre en retard. Ça me donne envie d’elle, de la serrer fort contre moi.
C’est que je suis prêt à en accepter, des choses, pour ma petite yogi-girl.
36

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,