Germaine, Madeleine et... l'administration française

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L'écriture c'est l'inconnu. Avant d'écrire on ne sait rien de ce qu'on va écrire. En toute lucidité. Marguerite Duras.  [+]

Par décret du 21 février 2012, l’administration française décida d’annuler sur les formulaires concernant les citoyens, ou plutôt les citoyennes, l’obligation de préciser si elles se déclarent « mademoiselle » ou « madame », autrement dit non mariée ou mariée.

Chaque soir Germaine, quatre-vingt-deux ans, après son rendez-vous quotidien cathodique avec Julien Lepers, appelait son amie Madeleine, quatre-vingt-quatre ans, pour échanger leurs impressions sur la pertinence des candidats et comparer leurs propres scores en trichant un peu, ce dont aucune n’était dupe.

Le soir du 23 février, Germaine, qui avait entendu la nouvelle du décret aux informations de midi sur Europe 1, rongeait son frein en attendant de passer son coup de fil du soir. Impossible en effet d’appeler Madeleine avant la fin de Questions pour un champion en la privant ainsi du plaisir que celle-ci ressentait tous les soirs à admirer le regard bleu azur de Julien. Elle craignait que son amie, excessivement émotive, ait un malaise en attendant sa voix avant l’heure prévue.

Sitôt l’émission terminée, Germaine appela Madeleine et lui dit le plus doucement possible :

— Madeleine, si tu veux bien, nous parlerons de Julien plus tard car j’ai une formidable bonne nouvelle à t’annoncer.

— Tu me fais peur, s’offusqua Madeleine. Rien ni personne ne peut nous empêcher de parler de Julien à la fin de l’émission ! Et puis c’est quoi cette nouvelle ?

— C’est une nouvelle extraordinaire qui…

— Bon, alors dis-la-moi maintenant, exigea Madeleine, sinon on parle de Julien.

— Non, Madeleine, désolée mais tu devras patienter, répliqua Germaine d’une voix ferme. Je te la dirai quand je serai chez toi. Alors assieds-toi et respire un bon coup.

— Mais je suis assise, Germaine !

— Parfait ! Je descends avec la bouteille de Porto, celle qui a dix ans d’âge et que nous avons gardée pour les grandes occasions. Sors des verres, j’arrive !

— Du Porto ? Alors il faut des gressins. Apporte aussi les gressins, pas de Porto sans gressins, répondit Madeleine qui jugeait qu’elle avait aussi son mot à dire.

— C’est d’accord, soupira Germaine. Je suis chez toi dans une minute.

Germaine et Madeleine ne s’étaient jamais mariées, n’avaient pas eu d’enfants et habitaient depuis quarante ans dans le même immeuble.

— On a gagné, on a gagné ! cria Germaine sur le pas de la porte à Madeleine qui, assise très droite sur le canapé, fixait son amie d’un regard qu’elle aurait voulu intéressé mais qui était en réalité terriblement angoissé. Ce pour quoi on s’est tant battues depuis plus de quarante ans est devenu réalité ! La case Mademoiselle n’existe plus. C’est Madame ou Monsieur. C’est féminin ou masculin. C’est yin ou yang. Enfin !

D’émotion, Madeleine laissa tomber les verres qui roulèrent sur la moquette. Germaine se précipita pour les récupérer et les remplir, tapota les joues de son amie et lui fit boire quelques gorgées de porto, sans oublier de trinquer et de finir son verre cul sec. Madeleine, après avoir également vidé son verre d’une traite, retrouva la forme, bombarda son amie de questions mais Germaine ne put lui en dire plus.

Elles décidèrent alors d’attendre le journal télévisé de 20 heures, assises côte à côte sur le canapé. Elles grignotèrent les gressins accompagnés d’autres petits verres de porto en évoquant leur rencontre et le début de leur amitié aux réunions d’Antoinette Fouque dans les années soixante-dix.

— Tu te souviens, Madeleine, on parlait psychanalyse et politique. On était toutes là à boire les paroles d’Antoinette, enfin quand c’était possible parce que la plupart du temps on n’y comprenait pas grand-chose tellement ça criait, hurlait, gesticulait…

— Mais quels fous rires on a eus, des fous rires mémorables ! ajouta Madeleine. Et quel charivari ce fut le jour où certaines, les plus enragées, ont déposé une gerbe sous l’Arc de Triomphe en hommage à « La femme inconnue du soldat inconnu » !

— Et toutes ces pétitions qu’on signait dans Histoires d’elles ou Des femmes en mouvement

— Sans oublier, Germaine, Les pétroleuses, Bécassines en lutte et tant d’autres.

— C’est vrai, mais mon journal préféré, c’était Le torchon brûle. Quel titre ! J’en ris encore, répliqua Germaine.

— Ah, je me souviens maintenant qu’on nous appelait les « Psychépos », et vois-tu, Germaine, j’ai toujours trouvé ce nom ridicule. Psykéké, kéképo, képopo, popsyké… chantonna Madeleine.

— Un peu de sérieux Madeleine, gloussa Germaine qui, après avoir retrouvé son calme, ajouta : Vois-tu, Madeleine, ce dont je suis la plus fière encore aujourd’hui c’est de notre refus sans condition quand on nous demandait de remplir la case Mademoiselle et de répondre à la question : « Alors, c’est madame ou c’est mademoiselle ? C’est quoi votre nom de jeune fille ? » On refusait de répondre et on clamait en martelant les mots : « La notion de Madame ou Mademoiselle ne constituant en aucun cas un élément de l’état civil, l’alternative n’est commandée par aucune disposition législative ou réglementaire. En l’occurrence, votre demande n’est nullement justifiée. »

— Et de rage ils cochaient la case Mademoiselle ! On voyait bien qu’ils pensaient « Des vieilles filles frustrées, celles-là ! » s’esclaffa Madeleine.

— Et elle avait bougrement raison l’Antoinette quand elle proclamait « Le XXIe siècle sera génital ou ne sera pas », ajouta Germaine qui aimait avoir le dernier mot.

En évoquant ces souvenirs elles passèrent des gloussements aux rires et des rires aux fous rires.

Au journal télévisé de 20 heures, la bouteille de porto était vide.

Sur le canapé, elles dormaient en ronflotant de concert.

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